Cela dit, d’un autre côté, les avancées scientifiques se divulguent extrêmement lentement. Or, ces dernières décennies, l’amour a été étudié à partir de nombreuses disciplines scientifiques. Toutes convergent pour dire l’importance du moment qui entoure la naissance. On a sous-estimé cette période dans laquelle se développe la capacité d’aimer. C’est la science qui a permis que l’on pense à se demander comment se développe cette capacité d’aimer. On ne connaissait autrefois que les effets mécaniques de l’ocytocine lors de l’accouchement. Or les hormones synthétiques n’ont que des effets mécaniques car elles n’atteignent pas le cerveau. Elles n’ont donc pas d’effet au niveau du comportement. Un scientifique a eu l’idée d’injecter directement de l’ocytocine dans le cerveau d’une rate et c’est ainsi qu’a été mis en évidence que l’ocytocine est une hormone de l’amour. Aujourd’hui il y a des centaines d’études sur les effets comportementaux de l’ocytocine. L’ocytocine est toujours impliquée dans l’amour sous toutes ses formes, même lors d’un repas entre amis. C’est une hormone masculine comme féminine. On n’a pas encore réalisé l’importance de ces nouvelles données qui nous donnent une nouvelle vision de ce qui se passe pendant un accouchement. En effet, un accouchement, c’est la libération d’un cocktail d’hormones de l’amour. Cela nous donne de nouvelles raisons pour perturber le moins possible un accouchement ! Dès lors, les questions à se poser maintenant, sont : qu’est-ce qui peut faciliter ou empêcher la libération du cocktail de l’amour ? En d’autres termes, quels sont les besoins de base d’une femme qui accouche ? Comment redécouvrir ces besoins après des millénaires de perturbation ? Car toutes les sociétés ont perturbé les processus biologique avec des rituels. Ce sont aujourd’hui les physiologistes qui nous aident à redécouvrir les besoins de base d’une femme qui accouche.

Tout d’abord, il faut tenir compte de l’antagonisme adrénaline/ocytocine. L’adrénaline est l’hormone sécrétée dans les situations d’urgence, en cas de peur, de froid ou quand on a le sentiment d’être observé. Il apparaît donc que la parturiente a besoin de se sentir en sécurité, sans être observée, dans un endroit suffisamment chaud. Cette donnée scientifique est admise, mais mal digérée. Par exemple, on recommande souvent de marcher. Or avoir un taux bas d’adrénaline suppose d’avoir les muscles au repos. De même, manger énergétique « comme pour un marathon » n’est pas adapté concernant le taux d’adrénaline, en outre cela a pour effet que le taux de glucose du bébé s’effondre.

En second lieu, il convient de prendre en considération le handicap humain concernant la naissance. L’homme est le mammifère qui a la naissance la plus difficile, et ce, à cause du développement énorme du néocortex. Or les inhibitions proviennent toujours de l’intellect, et donc du néocortex. La nature a trouvé une solution pour pallier ce handicap : elle met le néocortex au repos. En effet, pendant l’accouchement, ce sont les structures archaïques du cerveau qui travaillent, d’où l’impression qu’a la parturiente de se couper du reste du monde. La femme qui accouche a donc besoin d’être protégée contre toute stimulation du néocortex. D’où l’importance de redécouvrir le silence, et de se méfier des lumières aussi (considération importante à l’âge de l’électricité, où appuyer sur un bouton suffit à gêner une naissance). Et elle a besoin de ne pas se sentir observée. A cet égard, une sage-femme se tenant face à la parturiente, c’est tout à fait différent d’une sage-femme se tenant dans un coin. Les appareils photos, les monitoring fœtaux sont d’autres manières de se sentir observée (dans les statistiques, l’usage du monitoring ne sert qu’à augmenter les taux de césariennes !). Et pourtant, dans les livres parlant de naissances naturelles, on voit souvent des photos de femmes qui accouchent en compagnie de plusieurs personnes, situation qui peut stimuler le néocortex ! Dans de nombreuses sociétés, les femmes ont trouvé des stratégies pour accoucher : accoucher près de sa mère ou en compagnie d’une figure maternelle. Le prototype de la mère, de la personne avec qui on se sent en sécurité sans être observée, c’est ça la raison d’être de la sage-femme ! Il est d’ailleurs à noter que les sages-femmes ont disparu dans de nombreux pays, ce qui témoigne de l’incompréhension des besoins de base de la femme qui accouche. Il importe de redécouvrir la raison d’être de la sage-femme, et de comprendre quelles devraient être ses préoccupations. La sage-femme devrait savoir que la sécrétion d’adrénaline est contagieuse, et devrait donc s’assurer que personne ne sécrète d’adrénaline (y compris elle-même !). Il est à noter que dans les années 50, la sage-femme passait sa vie à tricoter (or tout acte répétitif abaisse le taux d’adrénaline).

En troisième lieu, il faut savoir qu’entre la naissance du bébé et la délivrance du placenta, la femme a la capacité de libérer un pic très élevé d’ocytocine, le plus élevé que dans n’importe quelle autre situation où l’amour entre en jeu. Ce pic est aussi nécessaire pour une délivrance facile du placenta. L’environnement doit permettre la libération de ce pic d’ocytocine. La première préoccupation à avoir, c’est que la mère n’ait pas froid. De plus, elle ne doit rien avoir d’autre à faire que de sentir son bébé, sentir son contact, son odeur, et voir son bébé. On voit que couper le cordon peut interférer, sans parler de traditions comme empêcher la mère d’avoir tout contact avec son bébé par crainte du « mauvais œil »…

En conséquence de tout cela, on voit que la technique et la science ne vont pas aujourd’hui dans la même direction. L’objectif devrait être de faire en sorte que les femmes mettent au monde leur bébé grâce à la libération du cocktail de l’amour ! Il est intéressant de noter que Michael Stark, le père de la technique simplifiée de la césarienne, va bientôt éditer un livre sur les césariennes pour lequel il a demandé à Michel Odent de rédiger les deux derniers chapitres. En effet, ce sont souvent les pionniers de progrès techniques ou de découvertes scientifiques qui sont les premiers à mettre en garde contre un usage inconsidéré de ces techniques ou découvertes.

Débat

Les bébés sécrètent-ils de l’ocytocine ? Et d’où vient-elle ? Il faut savoir que l’ocytocine est sécrétée par l’hypothalamus, puis emmagasinée dans l’hypophyse, et qu’elle est libérée de façon brutale. Oui, les bébés sécrètent de l’ocytocine. A 17 semaines, un fœtus masculin peut avoir une érection. On pense aujourd’hui que le bébé participe à l’accouchement, et notamment en libérant de l’ocytocine. A noter : l’ocytocine n’est jamais libérée isolément. D’où les multiples facettes de l’amour. A la naissance, l’ocytocine est libérée avec la prolactine, qu’on pourrait qualifier d’hormone du maternage.

Les hormones chimiques permettent-elles la libération d’ocytocine naturelle ?

A la maternité, peu de femmes arrivent à libérer leur cocktail d’hormones, d’où le besoin de recourir à des hormones synthétiques. Mais l’on sait que lorsqu’il est en présence d’hormones synthétiques, le corps cesse de sécréter les hormones naturelles. Par exemple, lorsque l’on prend la pilule, le corps cesse de produire des oestrogènes. Mais les hormones introduites par voie intraveineuse n’ont que des effets mécaniques périphériques. En plus, quand une femme arrive à accoucher sans aucune substance chimique, il arrive qu’on lui injecte de l’ocytocine avant la délivrance du placenta, ce qui bloque al libération du pic d’ocytocine.

Concrètement, quelles conséquences ?

A l’échelle individuelle, il est difficile de déceler des effets chez l’homme, la culture venant pallier le manque d’hormones de l’amour. Par contre, chez les mammifères, on observe des effets spectaculaires. Une brebis ayant eu une péridurale ne s’occupera pas de ses petits. Mais ce que l’on est en droit de se demander c’est ce que sera l’avenir d’une civilisation née sous péridurale ou césarienne. Quelles conséquences à l’échelle collective si les hormones de l’amour deviennent inutiles pour accueillir un nouveau-né ? On peut déjà constater la recrudescence de violences, de délinquance, de suicide, d’autisme… En outre, l’avènement de la césarienne simplifiée ne va-t-il pas conduire l’humanité à franchir une nouvelle étape du développement de son néocortex ? L’accouchement par voie basse limitait le développement de la taille du néocortex ! Aujourd’hui, il n’y a plus de limites. Les structures archaïques seront-elles encore plus réprimées que jamais ? C’est quand même un tournant dans l’histoire de l’humanité : on peut maintenant avoir un bébé sans libérer de cocktail d’hormones de l’amour.

Dans un contexte de peur, aujourd’hui le sentiment de sécurité n’est-il pas pour beaucoup d’accoucher à l’hôpital ? Oui, on ne sait pas dans quel environnement une femme va se sentir en sécurité ! Certaines femmes vont faire le choix intellectuel d’accoucher à la maison, mais en réalité elles ne pourront libérer leur ocytocine qu’à l’hôpital. Ou vice-versa. Par contre les femmes faisant le choix d’accoucher à la maison à la dernière minute accouchent généralement facilement… Il va de soi que la transmission mère-fille peut jouer beaucoup.

La césarienne n’est-elle pas en développement à cause d’intérêts économiques ?

Aujourd’hui, il n’y a plus d’intérêt financier à pratiquer une césarienne. Il s’agit surtout du fait qu’on a oublié les besoins de bases des femmes qui accouchent et que les environnements sont hostiles à la libération de l’ocytocine. Les pays avec les plus forts taux de césariennes ont un environnement masculin autour des parturientes, et pas de sages-femmes. La naissance est la période où l’on doit accepter que l’on est un mammifère, et oublier tout ce qui est spécifiquement humain. Toutes les croyances ont tendance à éloigner les bébés des mères : par exemple la croyance que le colostrum est mauvais. Finalement, il est donc important de ne pas humaniser la naissance, mais de la déshumaniser, de la « mammélienniser » ! Il est intéressant de voir que, concernant tous les personnages légendaires avec un nom associé à l’amour, on connaît les conditions de leur naissance qui font partie de la légende, et qu’ils sont tous nés en dehors de la communauté humaine. Jésus-Christ, Bouddha, Aphrodite…

Pourquoi ces croyances alors ?

Il faut se demander quels sont les avantages évolutifs de ces croyances et rituels, en dépit de leur coût (hémorragies, mort) ? En réalité, toutes ces sociétés partagent les mêmes stratégies de base pour survivre. Il s’agit de la domination de la nature et d’autres groupes humains. Ce sont ces sociétés-là qui ont survécu. Le développement du potentiel humain d’agressivité a été un avantage jusqu’ici. Mais aujourd’hui ce n’est plus possible de continuer à détruire la nature et de s’entre-tuer. Ces croyances sont en train de perdre leur avantage évolutif. Aujourd’hui l’humanité va devoir inventer de nouvelles stratégies pour survivre. Penser à la naissance, c’est donc penser à l’avenir de l’humanité.

Carine Phung