Qu’est ce que jouer ?

Si on y réfléchit, l’enfant amorce ses apprentissages, dès ses premiers mois de vie, par le jeu. Mimétisme avec les parents pour l’acquisition de tout ce qui fait du petit d’homme un être de parole, de sens, d’action. L’enfant acquiert la plupart de ses compétences en observant son environnement et en l’imitant. Il apprend à parler parce qu’on lui parle, parce qu’il entend parler, parce qu’il veut lui aussi communiquer de cette façon. Le mimétisme, lorsqu’il grandit devient un véritable enjeu du jeu : la petite fille joue à la maman, le petit garçon bricole à côté de son papa…

Le jeu est un apprentissage, constant, pour l’appréhension du monde qui l’entoure. L’enfant se construit, élabore ses processus de pensée, comprend par exemple la relation de cause à effet en tapant avec un objet sur un autre, prend conscience de la troisième dimension de l’espace en jetant son jouet, inlassablement, sur le sol, par-dessus l’accoudoir de sa chaise haute…

Jouer, c’est finalement comprendre le monde des objets et des personnes au-delà de soi, c’est se positionner par rapport à eux, considérer sa place dans le grand ensemble qu’ils représentent. Le goût du faire, de l’expérience, les actes répétés du jeu, permettent à l’enfant de gagner en confiance, en maîtrise de son corps tout autant que des éléments matériels du monde qui l’entoure. Le jeu avec un objet simple reste toujours à la portée de l’enfant, il ne présentera que rarement des situations frustrantes, sans issue possible, préservant toujours son amour-propre, et donc sa vision de lui-même dans le monde. L’effort de faire est toujours récompensé, au lieu de frustrer l’enfant parce qu’il est trop jeune, trop maladroit, pour comprendre. Ainsi le jeu, constitutif du développement de l’enfant, lui permet de découvrir intuitivement les potentialités du monde et sa place au sein de celui-ci.

Imaginaire de l’enfant et jeux à inventer

C’est dans l’imaginaire de l’enfant que tout s’élabore, que les liens se créent, l’enfant voit s’ouvrir à lui un monde de possibilités, de combinaisons possibles et infinies. La peluche toute douce est d’abord douceur, à sucer et à caresser, puis elle est objet à agiter, à cogner sur d’autres choses, puis elle devient personnage…

C’est en observant l’enfant que l’on peut comprendre ce qu’est le jeu pour lui : l’enfant n’a pas besoin d’un téléphone parfaitement imité pour pouvoir téléphoner, un morceau de bois rectangulaire de couleur suffit pour appeler sa grand-mère au téléphone, imitant ses parents dans leurs conversations avec elle. Le même rectangle de bois devient stéthoscope pour ausculter le poupon, voiture qui glisse sur le sol, marteau, fer à repasser, … Finalement, l’objet est investi de diverses fonctions, selon le moment de jeu que vit l’enfant, selon le scénario qu’il élabore. Plus l’objet est simple, plus son potentiel est élevé. La créativité de l’enfant est immense, et il peut, bien plus que l’adulte, trouver à tel ou tel objet un intérêt supérieur à ce que l’on pourrait croire. Cette créativité s’épanouit, s’élargit, et c’est tout le potentiel de l’humain en devenir qui est alors en jeu. Le jouet se doit alors d’être le moins directif, le moins « fini » de façon à pouvoir rester un « potentiel » à explorer.

L’offre commerciale, surenchère et utilité…

Or, le marché du jouet déborde de produits toujours plus élaborés, extrêmement séduisants. Chaque objet du monde des adultes (ou presque) trouve sa place dans les rayons de jouets, colorés, sonores, clinquants… Et cette offre se renouvelle sans cesse au gré des modes, des avancées techniques, de l’évolution de la société ainsi que du marketing entourant tel ou tel personnage célèbre, minutieusement étudiés par des spécialistes pour séduire les consommateurs que sont devenus nos enfants, et ce dès l’âge de la crèche. Mais ont-ils besoin d’un poupon qui pleure, parle, dit maman et fait pipi pour de vrai ? Ne sont-ils pas capables d’imaginer qu’il le fait ? Toute voiture qui se respecte a-t-elle nécessairement besoin d’être « musicale » et lumineuse ? Quelle place laisse-t-on à l’imaginaire de l’enfant quand l’objet que nous lui proposons limite de lui-même son champ d’action ? Certes il est amusant de faire rouler une telle voiture, parfois même téléguidée, à un âge ou l’on apprend soi-même à peine à courir, mais au-delà de l’observation des phénomènes techniques, quel est le potentiel du jouet à perdurer dans l’esprit de l’enfant, à se transformer en autre chose pour élargir le jeu ? Au final, ne peut-on pas considérer que, bien loin de combler les désirs et besoins de l’enfant, certains jouets peuvent au contraire s’avérer des barrières à leur imagination, des obstacles à la pleine réalisation de leurs capacités créatives ?

Loin d’être une simple « occupation », le jeu est une affaire sérieuse, éminemment fondatrice de l’adulte en devenir, et, forcément, au cœur des processus d’éducation. Choisir un jouet devient alors un acte éducatif. Il semble judicieux de s’interroger, lorsque nous achetons un jouet à un enfant, sur ce qu’il va lui apporter, au-delà du simple plaisir de la possession. Sans pour autant le priver de ce dont il rêve, ni à tout prix maîtriser chacun des objets à sa portée, mais en ayant conscience des enjeux qu’ils impliquent, nos achats ne seront plus simplement des actes consuméristes voués à combler « un manque », mais des gestes raisonnés et éducatifs.

Pour aller plus loin :

Le quotidien avec son enfant, un environnement adapté aux jeunes enfants, Jeanette Toulemonde, Éditions l’instant présent, 2005.
Jouets à faire soi-même, Freya Jaffke, Éditions Triades, 1996.

Martine Caillol