Témoignage personnel

Puis un jour, vers ses 15 mois, elle signe le mot « encore » pour que je recommence un jeu ! Je découvre qu’elle a la capacité de signer et qu’une autre voie de communication est possible entre nous. J’introduis alors de nouveaux signes qui viennent renforcer le langage oral et remarque rapidement avec quelle facilité elle les enregistre. Entre 15 et 18 mois, pour appeler son père, Cyprille criait « maman » (le seul mot qui sortait de sa bouche) puis signait « papa » pour signifier qu’elle s’adressait à lui. Je constate ensuite que, lorsqu’elle parvient à dire un mot, elle n’utilise plus le signe. Vers 19 mois, elle signe, par imitation la phrase « papa part travailler » puis s’approprie la combinaison de 2 ou 3 signes en disant qu’elle part travailler.

Sur le plan oral, elle vocalise ; dit seulement « maman », « hop », et « papa » ! Je vois bien qu’il lui est difficile de sortir des sons mais son père et moi ne sommes pas inquiets car elle se fait très bien comprendre, notamment grâce aux signes. A partir de 20 mois, elle comprend des concepts abstraits comme « pareil », « ensemble », « impossible » ou « interdit ». Elle peut nommer les couleurs en les signant. Elle sait nous signifier qu’elle veut « faire toute seule » ou au contraire demander de l’aide. Nous découvrons avec elle tout ce que le langage signé nous apporte.

Voici 2 anecdotes particulièrement marquantes pour nous :

  • Un soir, après avoir dîner, nous discutions et Cyprille s’amusait tranquillement à tourner autours de la table. Brusquement, elle s’arrête, me regarde avec insistance et signe pour la première fois le mot « chocolat ». Surprise, je verbalise « tu penses à du chocolat ; tu as envie de manger un morceau de chocolat ? » Ma fille acquiesce de la tête avec le sourire illuminé d’avoir été comprise !
  • En septembre, au cours d’un repas, Cyprille (22 mois) fait un signe de croix avec ses doigts. Tout en discutant de choses diverses, mon mari et moi avons aperçu ce signe et il m’interroge sur sa signification.

Dans le doute, je ne lui réponds pas mais demande à ma fille à qui elle pense. Cyprille me signe alors « grand-père » … elle pensait à son papy qui est décédé cet été ! Les signes lui ont permis de partager sa pensée.

A 23 mois, Cyprille utilise plus de 80 signes et son vocabulaire comporte une dizaine de mots environ. Je prends conscience qu’elle ne répète pas les mots comme certains enfants mais qu’un jour, elle se met à utiliser un nouveau mot (ex : fin août, elle dit « attend »). Depuis ses 2 ans, elle parle de plus en plus ; elle utilise les signes pour les mots qu’elle n’arrive pas à prononcer ou quand ça l’arrange. (ex. quand elle a la sucette dans la bouche !!!)

Lorsque nous parlons de notre expérience à notre entourage, la plupart des gens exprime d’emblée leur peur : cela ne va-t-il pas la retarder dans l’acquisition du langage ? Ne suis-je pas en train de construire une relation d’exclusivité préjudiciable à ma fille ? Très peu de personnes ont spontanément manifesté de l’étonnement avec un regard positif.

Personnellement, nous avons toujours été intimement persuadés de ne pas faire d’erreur en adoptant ces deux langages, avec une confiance totale en notre fille et sa volonté de grandir.

Au départ de cette passionnante aventure, j’étais la seule à avoir un vocabulaire signé.

Mon mari et mes parents ont fait preuve d’une grande confiance en acceptant cette démarche. Puis, rapidement, ils ont désiré apprendre des signes et participer à la co-construction d’une communication différente.

La découverte de l’article dans [1] Grandir autrement et du livre « Signe avec moi » [2] a conforté notre conviction.

Nous avons élaboré une analyse sur les effets de l’utilisation des signes avec un enfant entendant pendant la période pré-verbale.

Analyse

Il nous semble que le fait de communiquer avec des signes avant le langage oral présente de nombreux bénéfices pour l’enfant et les personnes qui utilisent cette pratique.

Au niveau relationnel
  • Cela instaure une dynamique d’échanges avec une grande complicité : il est nécessaire de se regarder mutuellement et de façon active. Les parents sont amenés à prendre le temps de porter une attention particulière pour observer leur enfant et décoder ce qu’il signe.
  • En essayant de décoder ce que l’enfant veut dire, les parents incitent l’enfant à s’exprimer, à préciser sa pensée ou son geste et donc à trouver un moyen de dire ce qu’il veut. L’enfant apprend qu’il existe différentes manières de communiquer. Parfois, on ne comprend pas et on est obligé de verbaliser « je suis désolé mais je ne comprends pas ce que tu veux dire » tout en valorisant les efforts de chacun. L’enfant apprend que ses parents sont attentifs à sa parole et qu’elle a une valeur.
  • Très rapidement, l’enfant peut solliciter l’aide de ses parents ; Inversement, ils l’incitent à demander de l’aide au lieu de s’énerver lorsqu’il n’arrive pas à faire quelque chose.
  • En offrant la possibilité de communiquer, les signes diminuent le niveau de frustration au sein de la famille :
    • l’enfant peut exprimer des désirs (comme l’envie de manger du chocolat ; de jouer au docteur …), des besoins (boire de l’eau), un état d’être (j’ai peur ou j’ai mal), …
    • les parents se sentent moins impuissants face à leur enfant pour comprendre ce qu’il cherche à dire.
  • L’enfant peut partager ses pensées : Ce n’est pas parce qu’il ne parle pas que le tout-petit ne pense pas ; les parents apprennent à mieux connaître et respecter leur enfant puisqu’il leur donne accès à ses pensées par l’intermédiaire des signes.
Au niveau de l’être
  • Le plaisir d’être compris, alors qu’il n’arrive pas à parler, développe sa confiance en lui
  • L’intériorisation du sentiment d’avoir de la valeur est renforcée grâce à l’attention particulière qu’on lui porte lorsqu’il signe
  • Le rapport au corps est enrichi : l’utilisation des signes développe une aisance gestuelle, une capacité à vivre et exprimer les émotions par les mimiques et expressions du visage
  • Cela participe à la construction de l’identité en rendant possible plus tôt l’expression de pensées propres
  • Pour l’adulte, l’utilisation de signes avec l’enfant pré-verbal est un enrichissement personnel
Au niveau des savoirs
  • Il me semble que l’utilisation des signes favorise l’acquisition d’un vocabulaire par le fait qu’il s’ancre dans le corps et que le jeune enfant y est d’autant plus réceptif qu’il est un être sensori-moteur.

Un son traverse l’oreille et la retranscription verbale n’est pas toujours possible ; alors que le signe traverse le corps et le jeune enfant peut plus facilement imiter le geste.

  • Les fonctions cognitives sont stimulées : capacité d’observation ; mémorisation ; reproduction …
  • La fonction kinesthésique est également stimulée par le rapport nécessaire du corps à l’espace : Signer implique une prise de conscience du rôle des mains, notamment, de leur position dans l’espace et de leurs mouvements. Ex : lorsque ma fille frotte un seul doigt pour demander du chocolat, je comprends qu’elle veut une carotte. Elle observe alors ses mains, puis rectifie son geste en frottant ses 2 doigts. Ainsi, lorsque son signe est trop approximatif, je lui renvoie mon hésitation, mes différentes interprétations, l’incitant alors à préciser son geste.
  • L’enfant est capable aussi d’inventer des signes, faisant appel à sa créativité. C’est une co-construction qui nécessite un engagement différent de la seule utilisation de la parole pour communiquer. De plus, l’entourage social proche, lorsqu’il est informé de l’existence de cette forme de communication, va également porter une attention différente sur les échanges en présence de l’enfant : il essaye de repérer les signes ; interpelle l’adulte pour savoir ce que l’enfant veut dire ; tente à son tour de décoder … offrant ainsi à l’enfant une place véritable dans les échanges. L’utilisation des signes me parait donc apporter de nombreux bénéfices. Mais ce sentiment est loin d’être partagé par l’entourage.

Les deux craintes principales qui émergent lors de discussions avec des personnes n’ayant pas vécu l’expérience sont :

  • l’utilisation des signes retarderait l’accès au langage : mon expérience personnelle me prouve le contraire ; des études américaines menées par les Dr Acredolo et Goodwyn [3] semblent réfuter aussi cet argument. C’est justement parce que l’accès au langage oral est parfois difficile que l’enfant trouve son compte dans l’utilisation des signes qui devient une PASSERELLE, en attendant qu’il acquière la maturité phonologique pour parler. A l’inverse, il n’est pas rare que des enfants de 2 - 3 ans, qui n’ont pas eu recours aux signes, ne parlent pas aisément : d’où vient ce « retard » alors ? Enfin, le désir de grandir est naturel et il n’y a pas de raison, à moins d’un handicap ou d’une pathologie, pour que l’enfant ne parvienne pas à parler quand il se sent prêt.
  • Cela créerait une relation d’exclusivité entre l’enfant et le parent en instaurant un langage particulier que l’entourage ne comprend pas.

L’enfant se heurterait alors à l’incompréhension de ses pairs ou des adultes, ce qui pourrait générer de la frustration, voire de l’agressivité en lui. Il me semble que le jeune enfant qui n’a pas encore accès au langage oral est encore moins armé pour faire face à l’incompréhension des autres. Comment fait-il alors pour communiquer ? Il utilise son corps, les cris, les larmes, les sourires, les mimiques, bref, un langage non verbal qui fait partie du registre de l’enfant qui signe. Quant à l’enfant qui parle mais de façon peu intelligible, il se heurte lui aussi à notre incompréhension et se voit obligé de répéter très souvent ses paroles. Il est nécessaire d’expliquer à l’enfant que les personnes qui l’entourent ne savent pas « parler avec les mains » et qu’ils ne le comprendront peut-être pas lorsqu’il signera. Ainsi informé, l’enfant sera peut-être déçu, voir frustré, mais il saura puiser dans son registre « langage non verbal », comme n’importe quel enfant, pour s’exprimer. Et avec ses pairs, il s’ajustera et fera … comme eux ! Et pourquoi l’entourage proche ne ferait-il pas l’effort d’apprendre quelques signes pour faciliter la vie du jeune enfant ? Il ne s’agit pas de prendre des cours de LSF, cette langue des sourds qui a ses codes, sa syntaxe particulière. Non, simplement apprendre, utiliser, transmettre quelques signes qui sont à la portée de tous : lait, pain, livre, maison, aide-moi … Certains signes sont tellement évidents qu’ils ne nécessitent pas un apprentissage fastidieux mais juste une explication du contexte, et un peu de bon sens. Enfin, ce n’est pas une relation d’exclusivité mais plutôt une relation privilégiée que l’enfant et ses parents « signeurs » instaurent, relation basée sur la complicité, la confiance et le respect mutuel.

Il me semble que cette relation d’attention et d’écoute réciproque particulière, ainsi que l’approximation des gestes qui impliquent de se référer au contexte dans lequel l’enfant l’a produit (un signe souvent imprécis, isolé est difficile à décoder), nous conduit sur le chemin des concepts développés par Carl ROGERS [4] : le principe de l’écoute active …

Cécile Coulot

[1] http://www.grandirautrement.com
[2] N.BOUHIER-CHARLES : Signe avec moi, Éditions Monica Companys. http://www.signeavecmoi.com
[3] Dans GRANDIR AUTREMENT n°1– septembre 2006-
[4] Carl R. ROGERS : le développement de la personne, Éditions DUNOD.