La place du père, c'est d'être là. Pour que, dès le début, l'enfant sache qu'il peut compter sur lui, et le pourra toujours. Quand je dis être là, je ne veux pas forcément dire être présent physiquement 100 % du temps. Il est évident que l'emploi du temps fait beaucoup dans la présence physique, mais l'absence peut aussi amplifier l'intensité des relations lors des heures de présence. Á partir de là, dès que ce fait a été compris et assimilé, le père peut se comporter comme il le peut, et comme il le veut. Certains seront plus distants, d'autres plus émotifs. Le tout est de garder un lien privilégié avec son enfant, quelque soient les marques d'affections. Mais cela, évidemment, je ne l'ai compris qu'après avoir été papa, parce qu'avant, je n'en avais absolument aucune idée. Je voulais juste ne pas être comme mon propre père (ce qui ne me semblait pas fort ardu).

Maintenant, comment est-ce que ça s'est passé ? Je ne pense pas qu'il y ait eu un déclic. Mais, au fur et à mesure que ma femme, qui m'a introduit à l'éducation positive (même si je n'ai jamais été partisan d'une éducation violente ou classique), m'a parlé de couches lavables, de cododo, d'allaitement longue durée (Joshua est toujours allaité), de Montessori, et du reste, tout cela me semblait si naturel, comme si pendant des années, "on" avait voulu supprimer ce qui est naturel dans la vie d'un enfant et de ses parents. Vous comprendrez donc facilement que je ne partage pas les théories tellement populaires selon lesquelles le père se doit de séparer l'enfant de sa mère, basées sur des théories aussi surannées que machistes, voire misogynes. Tellement populaires que j'ai du apprendre à ne pas parler de ce qu'on faisait avec Josh, notamment du cododo. J'avais parfois tendance à, disons, irriter mes interlocuteurs mal avisés. Parce que, forcément, en pratiquant le cododo, je suis coupable de tous les pêchés, et je conduis mon fils droit dans le mur, ou sans doute bien pire, vers l'homosexualité. Moi, ce que je vois, c'est que tout le monde loue le calme et la joie de vivre de mon fils, qui n'a jamais été brimé, ni frappé, mais bien respecté. D'ailleurs, pour cela, Grandir Autrement a été une énorme surprise : je n'étais pas le seul homme à penser ça, alors que j'avais fini par le croire.

Ceci dit, je ne pense pas non plus qu'un père doit se substituer à la mère, mais je pense que l'enfant va, et doit, lui-même se rendre compte des différences, au fur et à mesure de son évolution. Par exemple, chez nous, je fais certaines choses avec Joshua que ma femme ne fait pas, et inversement. Mais à l'exception de l'allaitement (forcément), nous n'avons jamais choisi sciemment qui faisait quoi. C'est venu naturellement, selon nos préférences à nous trois. J'insiste sur le trois !

Un jour, j'ai entendu l'histoire d'un père qui était complètement perturbé parce qu'il mourait d'envie de prendre son fils dans ses bras, de le câliner et de l'embrasser. Mais une barrière morale l'en empêchait, pour lui, un père ne faisait pas ça. C'est pour que la société change, lentement mais sûrement, que Grandir Autrement existe, et je suis fier d'avoir pu apporter mon témoignage, et participer à cette aventure.

Denis B., 1 enfant


Jusqu'à la naissance de notre troisième enfant, je crois pouvoir dire que nous constituions un couple, une famille, et, pour ce qui me concerne, un père... classiques. Mais que peut bien vouloir dire "classique" ? Peut-être une sorte de reproduction - aménagements compris - de ce que nous avions connu dans notre enfance. Peut-être que nous nous satisfaisions de quelques aménagements pour nous faire croire que nous ne faisions pas comme nos parents ? Je crois que, jusqu'alors, nous n'avions pas osé remettre en question - vraiment - certains principes. Nous avions connu, ma compagne et moi-même, une éducation quelque peu différente (elle est d'origine espagnole, moi belge, mais nous avons grandi tous deux a Bruxelles) et notre différence d'âge (10 ans) entraînait encore plus de différences. Les aménagements dont je parlais n'avaient peut-être pas grand chose à voir avec une réflexion profonde de nos rôles respectifs en tant que mère et père. Ils avaient sûrement comme base la nécessité de fonctionner dans nos différences, de faire en sorte que "ça tourne".

Nous travaillions tous les deux à plein temps avec des horaires non fixes. Nos deux enfants étaient donc mis en garde où ce n'était pas trop cher tout en étant de bonne qualité (crèche, école dite maternelle), à proximité soit de notre domicile, soit de notre lieu de travail.

Ayant appris dans mon enfance à réaliser toutes les tâches dans une famille, aussi bien celles dites masculines que dites féminines, la répartition de ce qu'il y avait à faire dans la maison et auprès des enfants reposait essentiellement sur nos capacités et nos goûts personnels, mais surtout sur notre disponibilité du moment.

Cependant, comme les appartements ou maisons dans lesquels nous avons vécu nécessitaient de - parfois lourdes - réfections, et que ma compagne n'appréciait pas particulièrement les travaux manuels, il était plus fréquent que j'aie en main une truelle ou un marteau plutôt qu'une casserole ou une balayette... Ceci dit, je n'ai pas attendu l'âge recommandé aux pères par certaine auteure pour "jouer" avec mes enfants. Changer un lange, donner a manger... n'a jamais été pour moi une "tâche', mais une façon d'interagir avec mes enfants, au même titre que de parler ou de chanter avec eux.

La naissance de notre troisième enfant, presque neuf années après la première, a coïncidé avec un croisement de nombreux chemins, aussi bien dans l'histoire et l'évolution individuelle de ma compagne que de moi-même. Je me refuse de parler des chemins de ma compagne, je ne parlerai donc que des miens, les plus significatifs dans ce qui me fait écrire ce témoignage.

Avais-je assez couru dans tous les sens, avais-je rencontré assez de personnes dans ma vie... cette forme et ce train de vie qui étaient les miens m'avaient-ils apporté ce dont j'avais besoin jusqu'alors ? Je ne sais pas. Un fait certain est que je ressentais au fond de moi l'impossibilité de confier ce nouveau bébé à quelqu'un ou quelque chose, pendant que moi je serais ailleurs !

On s'en rend bien compte, avec cette donnée-là, il n'était plus question d'aménagements entre ma compagne et moi ; il nous fallait revoir tout notre fonctionnement, remettre en question de nombreux éléments de base... Et même si cela a pris du temps, je ne peux pas dire que cela se soit fait dans la douceur et la sérénité ; il nous a fallu très souvent "mordre sur notre chique".

J'ai donc supprimé de mes activités de sage-femme indépendant toutes les prestations que j'estimais inutiles, pour ne me concentrer que sur l'essentiel : l'accompagnement des enfantements à domicile. L'ouverture de notre "maison de naissance", contiguë a notre domicile, m'a permis d'être beaucoup plus souvent chez nous. Disposant de plus de temps (puisque mon bébé m'accompagnait presque partout ou j'allais, et puisque ma compagne voulait continuer à s'occuper des tâches qu'elle faisait jusqu'alors), je me suis d'avantage intéressé à la vie de nos aînés, c'est-à-dire principalement à leur école. Cet intérêt n'a pas été apprécié par les enseignantes et la directrice de cette école - peut-être que cela se serait passé autrement ailleurs ? Le hasard (?) m'a fait découvrir l'énorme mensonge déguisé du devoir parental d'instruction en obligation scolaire. J'ai entendu des phrases des "spécialistes de la pédagogie" (sic) qui ressemblaient furieusement à celles qui m'avait fait quitter les blocs 'hospitaliers' d'accouchement... "Laissez-nous faire notre travail, n'ayez pas peur, nous nous occupons de votre enfant, tout ira bien..."

Je ne sais pas si je suis un rebelle, je préfère peut-être les chemins de traverses aux autoroutes... Je me suis toujours débrouillé dans l'adversité, créant mes propres outils lorsque je n'en trouvais pas à ma mesure... La liste de ce que je ne voulais pas pour mes enfants était longue, et j'étais peut-être fatigué de faire sans arrêt des concessions avec mes sentiments profonds. Peut-être ai-je remplacé l'aventure, la découverte de l'inconnu, les challenges permanents de mes voyages par l'accompagnement d'enfantements, puis, par la vie commune avec mes enfants. Peut-être que si ma compagne avait été aussi tentée par les voyages, serions-nous partis tous ensembles sur les routes... mais nous avons préféré nous "établir", créer notre lieu de vie, l'aménager face aux facéties de la nature, dans une fermette que nous adaptons depuis quelques années.

C'est le cadre dans lequel sont nés nos deux derniers enfants, autour des trois autres, comme nous accueillons le fruit de nos cultures et petits élevages.

Qu'est-ce qu'être père ? Qu'est-ce que le paternage ? Je ne sais pas.

Si nous n'avions pas le projet d'une nouvelle salle de bain, etc. peut-être que je confectionnerais des vêtements. Si je ne m'occupais pas aussi souvent du potager, je ferais plus souvent la cuisine. Si je n'avais pas suivi une formation musicale en même temps que nos plus grands enfants, je réviserais plus souvent avec eux écriture-lecture-calcul plutôt que de répéter avec eux solfège et exercices instrumentaux...

Être père est peut-être tout simplement être moi-même : un homme qui vit avec ses enfants, qui répond à leurs demandes, qui ajuste les désirs individuels à ceux des autres et à nos conditions de vie...

Mais... est-ce que l'on ne se pose pas ces questions - qui n'ont donc pas de sens pour moi - uniquement parce qu'il existerait, pratiquement parlant, une réponse à "qu'est-ce qu'une mère ?" ou "qu'est-ce que le maternage ?" La femme porte l'enfant en elle, le met au monde (lui donne la lumière, disent les espagnols), nécessite du temps pour s'en "remettre" tout en lui apportant sa chaleur, ses odeurs, son contact hormono-tactile... Elle l'allaite (tant pis pour celles qui ne le vivent pas). Il y a un échange particulier entre eux, irremplaçable.

Au-delà et au dedans de cela, il y a ce que moi, homme, vis et échange... aussi... : un amour inconditionnel et une affectivité spontanée, qui s'enrichissent jour après jour des spécificités de cet enfant-là.

La pratique, les gestes, les actions... dépendent de cette relation et contribuent à son épanouissement, à son évolution...

Cette fausse question, donc, de ce qu'est ou pourrait être un père ou une mère pollue les réflexions, entraînant certain(e)s vers une sorte de mode d'emploi. Il est un débat qui en dépend, malheureusement. C'est celui des capacités parentales des couples homosexuels, voire de leurs droits à vivre avec des enfants. Un luxe. Il est des temps et des lieux ou un enfant était/serait juste heureux d'avoir une personne aimante près de lui... (Mais, solidarité exige, peut-être devons-nous être patients avec les "spécialistes en psychologie" individuelle, de la famille, voire de la société, et les aider à revoir leur copie et les bases surfaites de leurs savoirs !

Grosso modo et avec des adjectifs "à la louche", je dirais qu'il est des femmes douces et d'autres autoritaires, et des hommes doux et d'autres autoritaires... Autrement dit, il y a des personnes douces et d'autres autoritaires. Je ne peux qu'espérer que tout enfant puisse vivre auprès d'une personne douce et d'une autre autoritaire. Sachant qu'une personne douce peut élever aussi la voix et être ferme et qu'une personne autoritaire peut aussi écouter et nuancer... mon observation de la société me fait dire que nous n'avancerons pas tant que nous coincerons sur le paradigme des sexes, pour déterminer - juger voire condamner - qui peut faire/être/devenir quoi.

Jean-Claude V., 5 enfants