La guerre des seins
Par Grandir Autrement le mardi 18 mars 2008, 21:56 - Témoignages - Lien permanent
Je suis la maman de trois enfants. J’ai allaité mon aînée pendant 23 mois ; elle s’est sevrée d’elle-même pendant ma grossesse gémellaire.
J’ai accouché par voie basse de mes enfants, malgré leur position en siège, dans une ambiance assez stressante due à l’angoisse de l’équipe médicale devant cette situation peu commune.
Notre projet initial était un AAD. La sage-femme libérale qui m’a suivie tout au long de la grossesse m’a mise en contact avec une animatrice LLL qui avait aussi des jumeaux, nés à la maison.
Accueillir deux bébés ne m’a pas paru naturel. Après un accouchement, prendre un enfant, le mettre au sein, le découvrir, puis le donner à son père, prendre l’autre, l’installer au sein aussi… Ce fut délicat pour moi. Car allaiter l’un quand on sait l’autre loin, dans une autre pièce, à subir des gestes médicaux même classiques, l’entendre pleurer… Quelle difficulté d’accueillir le premier, d’être dans une bulle avec lui, de se concentrer sur son regard, sur sa toute première tétée !
Elisèle et Solal sont nés à 38 SA +5, et pesaient 2,4 et 2,2 kg. Solal, le plus faible, avait des difficultés à « finir » son sein et ne prenait que le premier lait. Au bout de 10 jours, je trouvais que sa sœur pesait de plus en plus lourd tandis que lui, comparativement, restait léger. Ses selles étaient vertes. Je l’ai pesé et il n’avait pris que le minimum attendu. J’ai alors pensé à « utiliser » sa sœur pour amorcer la tétée, puisqu’elle était plus vigoureuse : elle tétait le premier lait sur le sein de son frère qui, du coup, arrivait plus vite au lait de fin de tétée. En 15 jours, il s’était mis à grossir.
Ce qui est étrange, c’est d’avoir deux nourrissons qui tètent, chacun à sa manière. Tous les enfants tètent différemment, à leur rythme, avec leur façon de prendre le sein. Se concentrer sur le rythme de chacun, repérer les déglutitions, faire en sorte que l’un ne s’étouffe pas, que l’autre aille jusqu’au lait gras… Au début, ce recueil d’informations, à peine conscient il me semble pour la maman qui allaite un seul bébé, était une gymnastique du cerveau pour moi.
Les 3 premiers mois de vie avec Solal et Elisèle ont été rythmés par les tétées. J’avais fait le calcul (a posteriori) que je passais presque 10 h par jour à allaiter !
J’avoue que si je n’avais pas été profondément convaincue que mon lait était ce qu’il y avait de mieux pour eux, j’aurais été tentée d’arrêter, ne serait-ce que pour passer le relais au papa de temps en temps la nuit.
Les nuits… trois heures maximum entre le début de deux tétées, soit au mieux 2 heures de sommeil sans interruption. Un bébé de chaque côté dans notre grand lit, que j’allaitais simultanément la plupart du temps.
Je n’ai qu’un souvenir très vague des trois premiers mois de vie de mes enfants. Même si je sortais souvent rendre visite à des amis (question de survie quand on habite loin de la famille, en pleine campagne), suscitant l’étonnement d’allaiter deux enfants sans jamais un biberon, même de mon lait, m’organiser restait compliqué.
Vers 4 mois de mes enfants, j’ai senti une amélioration : des tétées plus régulières, je pouvais donc prendre un tout petit peu de temps pour moi, ce qui s’est résumé en fait à être douchée avant midi !
Je les ai allaités exclusivement pendant 6 mois. Ils étaient très curieux de la nourriture, surtout mon garçon Solal qui, à la veille de ses 6 mois, a roulé sur lui-même sur une couverture pour attraper un croissant et l’a goûté !
Chacun a rapidement tété toujours le même sein. Aujourd’hui, ils ont 2 ans et savent nommer le sein qui est le leur. Pas question pour Solal de téter le sein d’Elisèle, qui elle, au contraire, semble vouloir s’approprier celui de son frère.
Les tétées en binôme sont devenues guerrières : les quelques minutes qui précèdent la montée de lait sont le théâtre d’une guerre sans merci, où l’un tire les cheveux de l’autre, tandis que l’autre tire sur le sein qui sort alors de la bouche, puis viennent les coups de pieds, les doigts dans les yeux…
Mais allaiter l’un après l’autre sereinement oblige à la discrétion, car si j’offre le sein à Solal, Elisèle arrive et veut téter aussi. Alors deux possibilités s’offrent à moi : soit la guerre des nénés, soit une enfant en pleur contre moi, qui cherche à grimper sur mes genoux en disant « néné » sur le ton le plus triste que je connaisse, et en essayant malgré tout d’attraper une poignée de cheveux de l’heureux élu, qui lui me dévore des yeux, et fait durer la tétée avec un plaisir évident !
Allaiter deux enfants suscite beaucoup d’étonnement, ce qui s’amplifie avec l’âge des bambins. Si ma famille et mes amis ne me posent plus la question, pour certains résignés, lorsque j’évoque ce sujet avec d’autres personnes moins proches, je sens l’interrogation en eux. Comment peut-on avoir encore du lait, et en plus pour deux enfants ?
Je suis heureuse de cet allaitement en duo, c’est une expérience très positive qu’il m’a été donné de vivre sereinement, grâce à l’allaitement idyllique de ma première fille. Elle m’a donné confiance en moi : puisque ça avait si bien fonctionné pour un, pourquoi serait-ce plus compliqué pour deux bébés ?
Marion G.
Commentaires
merci de ce beau temoignage!ma fille ainée a 3 ans et demi et mes deux garçons 7 mois et demi, je les allaite toujours et chez nous aussi c est le guerre des nénés!j avais arreté les tétées en duo mais because of jalousie c est reparti!pendant les tétées les garçons se tirent les cheveux, se donnent des coups et c est à celui qui tetera le plus vite!enfin, c est du pur bonheur tout de meme, j ai repris le travail à mi temps, je les allaite à temps plein, quand je suis absente ils ont des purées et des bibs de mon lait que je tire sur mon lieu de travail!nous avons une super nounou!thomas et sacha ne tetantpas de la meme façon,ils n ont pas toujours le meme sein,ils alternent!de notre coté ça y est l entourage lache l affaire face à l etonnement d'un allaitement de jumeau, par contre ils tremblent dès que je cuisine car ils ont toujours peur d 'etre nourri avec mon lait puisque je cuisine pour mes enfants au lait maternel!allons!rassurrez vous une femme qui allaite des jumeaux ne souhaite pas pour autant allaiter tout son entourage!!!!
Je suis proalaitement mais je suis ébaillie par votre témoignage. Comment ne pas faire pour des jumaux ce que l'on fait pour un nourisson. Si on est logique avec soi-même, cela s'impose aussi.
Une question cependant, avce un tel rythme, un tel investissement, comment avez-vous fait pour ne pas être piégée par la fatigue?
Bravo pour votre endurance et votre générosité, bravo aussi au papa qui vous a soutenu en gérant le reste du foyer?
Je ne me lasse pas de sourire devant les scène que tu brosses des tétés en tandem... Sans vouloir minimiser les difficultés que ça peut représenter pour toi au quotidien ni la lassitude en filigrane, il y a tellement de douceur dans ton texte...
Merci!
Pas de probleme pour ma fille qui a têté en solo pendant 4 ans et demi... sauf quand le papa faisait mine de vouloir piquer un néné! Encore maintenant, a 6 ans, ce sont ses nénés... C'est plutôt une bonne pub, ca veut dire qu'elle a aimé ca! Dailleurs ma belle mere ne s'en serait pas mélée, je pense que la petite teterait encore de temps en temps puisqu'elle "joue" avec et me demande un petit frere ou une petite soeur pour pouvoir reboire du néné!
voila un témoignage qui me rappelle bien des souvenirs !
Je suis rentrée de la maternité avec Bertille, 2,7kg, habituée à la tétée et Faustine, 1,9 kg, "trop petite" pour téter... quelques jours après Faustine a retrouvé le goût du lait de maman et cela a duré régulièrement jusqu'à ce printemps: les filles ont aujourd'hui 21 mois et demandent encore quelques fois "tété tété" X 2.
Que de souvenirs et de complicité partagée avec mes 2 filles durant les tétées ! cela s'est vécu naturellement très souvent les deux en même temps comme cela se présentait. J'ai toujours pensé que c'était plus simple que biberon, tétine et Cie que j'ai pourtant utilisés.
J'ai bien vite écouté d'une seule oreille les commentaires quant à la pesée, la quantité de lait, la qualité, ect... et si les "proches" trouvent cela exceptionnel jusqu'à 6 mois après il faut à nouveau mettre de coté le "conseil": tu te fatigues trop, tu devrais arrêter !
La tendresse partagée dans ces moments là permet d'offrir les multiples bras que l'on n'a pas et qui sont souvent difficilement disponible pour les 2 enfants en même temps.
Faire les choses comme on les ressent est la pensée la plus sûre et la meilleure alliée ! Ne pas être trop rigide avec soi même quand la fatigue arrive car elle arrive !
Pour ma part, si j'avais un objectif dans le temps pour l'allaitement: il fut d'abord de quelques mois d'allaitement, puis passer le printemps, - les filles sont nées en août-, puis le temps passe vite et voilà !
Faire de son mieux c'est déjà réussir !
Bonjour,
Merci pour votre témoignage qui me fait du bien. Mes garçons ont aujourd'hui 3 ans et 10 mois. Ils tètent tous les deux. Le grand a de grandes difficultés en ce moment et je m'en sens responsable car sous la pression de mon entourage j'essaie de lui supprimer ses tétées.
Il parait qu'il est trop grand.
Le pauvre s'est mis à se ronger les doigts mais tient bon et me fait plier chaque soir pour que je lui donne sa tétée. Le matin c'est plus facile car je suis encore endormie :-). Quand il a bu, les yeux mi-clos, il me dit "C'était bon le lait maman". C'est horrible d'être tiraillée comme ça entre l'entourage "il est trop grand"... j'ai presque honte maintenant quand je dis qu'il tête encore. Je le cache. Je n'ose pas, j'ai l'impression que nous sommes des extraterrestres ou qu'il y a quelque chose d'incestueux dans notre relation, c'est ce que je lis dans le regard des autres. Et pourtant, que d'amour partagé, que d'instant agréables, gâchés par tous ces "on dit" qui me bouffent la vie.
Merci pour votre bouffée d'oxygène, offerte aussi par certains des commentaires.
Julie
Julie, rencontrez de temps en temps des mamans qui allaitent des "grands", par le biais des associations de soutien à l'allaitement, par exemple : ça fait beaucoup de bien ! En voyant plus souvent des personnes qui font la même chose que nous, on se sent beaucoup moins extra-terrestres !