À présent ressurgissent des souvenirs… Je me rappelle, petite, m’être réjouie de grandir dans une famille qui jouait avec nous. De m’être sentie intégrée au monde des adultes, reliée, lors de soirées de jeux à l’occasion de retrouvailles en famille. D’avoir passé mon temps à jouer au lycée, avec ce que cela créait de liens. Nous jouions alors avec si peu de moyens ! Un crayon et du papier occupaient nos heures de cours, quand nous jouions en cachette au morpion, à la puissance 4, etc. Un jeu de cartes pour remplir nos heures vacantes. Quand nous n’avions pas de cartes, j’apprenais autour de moi à fabriquer des grenouilles en papier et nous nous amusions à les faire sauter toujours plus haut et plus loin, à les faire atterrir dans nos trousses ou à franchir des obstacles. Personne alors ne se sentait bête ou exclu ! Je me souviens des regards complices et aussi du plaisir d’initier un nouveau partenaire à un jeu qu’il ne connaissait pas. La connivence, les défis lancés, la provocation, la saine rivalité, les rires… tout cela dans la bonne humeur. Quelques années plus tard, lors de mon année de volontariat, notre équipe avait instauré des rituels de jeux de dés pour nous détendre et nous retrouver. Nous avons souvent entendu dire combien nous étions une équipe soudée, et pour cause : nous passions notre temps à jouer.

Que s’était-il passé pour qu’aujourd’hui, en entendant mes enfants demander : « Tu joues avec nous ? », je ressente immédiatement l’ennui m’envahir ? Comment se faisait-il que je ne joue, la plupart du temps, qu’uniquement pour leur plaisir, avec le sentiment d’avoir à m’acquitter d’une corvée dont il fallait que je me débarrasse le plus rapidement ? D’où venait mon anxiété, mon insécurité dans le jeu ? Quelle tristesse diffuse je ressentais alors ! Quel dépit se sentir exclue de cette occasion de retrouvailles avec mes enfants ! De ne pas réussir à être complice de ce moment, à les retrouver sur ce terrain du plaisir ! Il est vrai qu’en jouant avec mes enfants, il y avait les blessures éprouvées parfois en jouant quand j’étais enfant/adolescente qui ressurgissaient. Le sentiment que j’éprouvais alors de jouer « seule » alors même qu’on jouait ensemble… Les défaites comme les victoires parfois amères… Et puis, il y avait aussi la peur de perdre du temps, la fuite vis-à-vis de soi-même également…

Tout cela, Pascal Déru l’analyse dans son livre. Il entend redonner aux adultes le goût de jouer. Et il y parvient avec brio ! Car Pascal Déru, ce père responsable du magasin Casse-Noisettes à Bruxelles, est un poète. Que dis-je ? Un magicien. Il sait trouver les mots justes pour nous envoûter, nous donner la fièvre du jeu. Il n’a pas son pareil pour nous dévoiler les promesses du jeu et nous ouvrir ainsi les portes d’un autre monde. Car jouer, c’est toujours une rencontre avec les autres, un moment de plaisir partagé. Le jeu nous fait le cadeau de ce lieu de rencontre, il nous offre l’hospitalité d’un espace de pure convivialité. Ainsi, Pascal Déru nous invite-t-il à rajouter de l’amour dans notre vie.

En fin de compte, on s’aperçoit, que le jeu soit coopératif ou pas, que ce qui compte ce n’est pas la sanction finale (a-t-on gagné ou perdu ?) mais tout ce qui s’est partagé durant ce moment : c’est le chemin parcouru ensemble, les liens tissés, les expériences faites au travers du jeu. Nos tout-petits ne s’y trompent pas, alors qu’ils expriment le dépit d’avoir gagné et nous offrent généreusement de leurs cartes ou de leur argent pour que la partie continue !

De plus, Pascal Déru nous rappelle que l’on ne joue pas pour apprendre. On joue pour jouer ! Certes, en jouant, on apprend, on découvre, on expérimente. Mais dans la vie aussi. Qui fait de l’apprentissage une fin en soi détourne le jeu, le rend pesant, lui ôte un peu de sa raison d’être.

L’auteur nous convie à entrer dans le jeu comme dans une fête. Il nous donne des idées pour entrer dans le jeu du « bon pied » : en soignant le décor, en marquant le coup, en invitant des personnes qui savent déjà jouer à ce jeu pour ne pas se laisser décourager par la lecture de la règle. Il nous donne des pistes pour que chacun s’y retrouve, par exemple en fixant des limites de temps.

Enfin, il nous invite non seulement à embellir notre quotidien au moyen du jeu, mais il nous en donne aussi les clés en nous aidant à choisir le ou les jeux qui nous conviendront. Assurément, vous trouverez dans ce livre des idées de jeux à adopter pour découvrir d’autres manières d’être ensemble.

« Jouer ensemble, indépendamment des thèmes, est une expérience constructive de la personnalité humaine qui reste valable pour les adultes alors que nous la conférons et la confinons presque toujours au monde des enfants. »

En effet, il serait ô combien dommage de passer à côté, sous prétexte d’avoir plus important à faire… Osons goûter à ce qui donne plus de saveur à la vie. Osons offrir ce cadeau à notre relation avec nos enfants (et à nous-mêmes). Car jouer, c’est aussi prendre le temps d’être réellement présents à nos enfants, c’est leur donner le goût du vivre ensemble, l’occasion de se confronter à des règles, d’apprendre à perdre comme à gagner, d’avoir le plaisir non pas seulement de participer mais d’être ! D’être complices, de partager des moments féconds. C’est aussi se lancer des défis, prendre de la liberté avec le quotidien, prendre des risques qu’on ne prendrait pas dans la « vraie » vie, etc.

Pascal Déru dit que les jeux sont un lieu de vie. Oui, et comme la vie est passage, cheminement, jouer est un pèlerinage vers nous-mêmes et vers les autres, dans notre quête de ce qui, dans cette vie, vaut la peine d’être vécu.

Carine Phung

À lire également : Jouons ensemble autrement, Catherine Dumonteil-Kremer, Éditions La Plage (2007).