Oui mais voilà ! tout ne se passe pas forcément comme prévu… Revenons en arrière. Je suis père de 3 enfants tous nés à la maison, dans le calme et la sérénité du foyer, et sous l’œil rassurant et paisible d’une sage-femme à la présence chaleureuse, discrète et riche d’amour pour cet instant magnifique de la vie d’un couple.

Pour mon épouse c’est le second. Le premier accouchement avait duré neuf heures intenses. Cela avait été une épreuve physique pour nous deux mais l’intimité avait permis tant de confiance et de calme ! Et puis ce deuxième enfant, c’est une attente de presque cinq ans, comme quoi… Le début de grossesse est éprouvant au possible. La mère s’adapte difficilement à l’enfant qui se forme et puise où il doit les forces nécessaires à son développement embryonnaire. La seconde phase est plus tranquille mais tout de même très fatigante.

La question de l’accouchement se pose : domicile ! La sage-femme qui a mis au monde notre première, Mireille, venait de loin, très loin. L’éloignement pour ce second enfant est un facteur négatif. Nous en cherchons une autre, nous la trouvons ; mais ça ne colle pas, ni le père ni la mère ne ressentent le « feeling » nécessaire. En désespoir de cause nous contactons Mireille. Elle est enthousiaste, mais le terme annoncé (le 18) la fait tiquer : elle part en vacances le 9, premières vraies vacances depuis… Nous nous rencontrons et la chaleur passe entre nous. Nous établissons une tactique : si l’enfant vient d’ici le 9 au matin alors il naîtra à la maison sinon nous irons voir à la maternité…

A la maternité, nous connaissons une sage-femme, responsable du service. Elle n’agit pas en libérale mais le contact est bon, et puis dans cette maternité, cette responsable qui a de l’accouchement une vision très humaine, les choses sont presque « comme à la maison ». Baignoire, ballon, salle de pré- travail, on choisit sa position, ses options (produits chimiques ou homéopathique, bain ou non de l’enfant, rester avec lui le temps qu’on veut, sortir deux heures après, … le rêve presque pour ceux qui voudraient accoucher à domicile mais ne le peuvent pas !) .

Ça ira, nous ferons avec. Mais nous informons le bébé des conditions. Apparemment il a souhaité nous faire vivre l’expérience… Alors la voilà, il faut bien qu’elle serve à quelque chose.


Oh 30 ce dimanche matin, nous sonnons aux urgences.
Une personne jeune, Émilie, sage-femme, discrète, à la voix douce et calme nous accueille et nous introduit dans une salle de consultation pour des contrôles de routine avant de passer en salle plus intime de pré-travail.

— Je vais regarder le col et vous mettre au monitoring une petite demi-heure.

Alice est allongée est les contractions sont douloureuse. Le papa soutient dans la solitude de cette nuit silencieuse. L’éclairage néon n’est pas très agréable… La petite demi-heure durera presque une heure, mais bon… le col est déjà ouvert, les contractions fortes et très rapprochées ; tout semble bien parti.

Passe l’obstétricien, calme, sympathique, encourageant. On débranche et on passe en salle de pré- travail. Émilie nous laisse à notre histoire. Je trouve comment éteindre les néons et mettre une veilleuse. Plus tard je trouverai comment arrêter cette bruyante soufflerie et augmenter la température de la pièce. Alice tourne en rond, le moindre fait de s’allonger pour un peu de repos déclenche une contraction, insupportable couchée, mais passable debout. Parfois la porte automatique s’ouvre, pas de bruit dehors, la sage-femme glisse en œil et murmure qu’elle vient juste voir. Elle est présente, et simple, nous l’apprécions. Nous ne nous apercevons même pas que les deux autres salles se remplissent (pleine lune oblige ?...).

La sage-femme propose un bain à Alice qui le fait couler, couler, l’eau chaude ne vient pas, elle laisse couler…

L’eau chaude ne viendra pas plus qu’une petite vingtcinquaine de degrés environ… Émilie dira avec toute sa discrétion « ah tiens, ça n’a pas été réparé ». Voilà quelque chose de rassurant ! Progrès sur le deux premières heures ! mais le col s’ouvre lentement malgré les mois de contractions, on remonitoringue pour un petit temps (une heure …). A côté, un bébé va naître, on n’en sait rien, il n’y a aucun bruit. On l’apprend comme un jour de foire sur la place du marché :

— Bonjour, je suis Lucette, je remplace Émilie qui est en salle d’accouchement. Voyons voir ce monitoring… Ouh la la ça ne va pas du tout.
—Oui, c’est quand Alice s’est levée, allongée ça n’allait pas pour les contractions.
—Oui mais là le cœur du bébé, ça ne va pas du tout. Mais bon on va voir.

(Mais pourquoi qu’elle crie, ce doit être une agent d’entretien des box au haras…, plus tard je dirai à notre amie dont le mari élève des vaches laitières pour le reblochon qu’elle parlait comme son homme à ses vaches, et en la priant de ne point le prendre mal pour lui ! Lucette devait se croire au milieu des champs.)

Dix minutes plus tard et quelques contractions après sa première visite, Lucette est de retour. Elle crie toujours (les jeunes parents doivent être tous sourds ou alors elle vient peut-être d’une maison de retraite …) :

—Ah, ça ne va pas là. Il faut rester couchée pour qu’on voit si le bébé souffre. Car il doit y avoir accord entre les tracés, et là c’est pas ça ! Vous comprenez, le … blabla blabla.

J’interviens :

—Je ne crois pas qu’Alice ait besoin d’explication en ce moment.
—Bon alors je vais vous les dire à vous.
—Je ne pense pas que cela soit utile.
—Bon je vais en référé à Émilie, c’est elle qui doit prendre une décision.
—Oui c’est ça.

On ne la reverra plus. OUF ! Je préfère ne plus penser à Lulu… Émilie reviendra, puis l’obstétricien ; inquiétude, puis relativisation, pas de contre-indication pour une sortie après l’accouchement s’il intervient avant midi (pourquoi ?) et si le pédiatre est d’accord. L’obstétricien qui a suivi mon épouse la salue, il n’est pas de garde, ce sera son collègue qui agira si nécessaire.

Puis Émilie dira :

—C’est vrai qu’on est pas faite pour être couchée.

Et on ne la reverra plus, sa nuit étant terminée… C’est Pierrette qui va prendre la suite et qui s’annonce en fanfare : rebelotte !

Je lui souffle un « chut ! » impératif, le ton baisse, mais il est dans sa nature... Plus tard c’est elle qui mettra au monde notre garçon, le fameux petit frère. Vigoureuse, Pierrette, mais bonne patte. Malgré tout :

—C’est pas normal que ça dure autant pour un second.

Avec tout ça le col n’est toujours qu’à trois centimètres, après tant de journées de contraction ! Le jour point depuis quelques temps si l’on en croit l’heure puisque nous n’avons pas de fenêtre nous permettant de vivre ce matin du monde. Nous entendons le cri d’une femme qui pousse une dernière fois…

Et le temps passe. Et ce col qui rechigne. Alice s’endort entre ses contractions. Le papa doit se conformer aux directives de la maman qui a besoin de lui parce que la puissance augmente.

—Non ! touche pas là. Pas comme ça plus haut, plus bas…

Mais, moi, je vais tomber. Aïe ! je ne peux plus tenir. Ouf, fin de la contraction. Je n’en peux plus moi non plus. Le père aussi travaille et il doit le faire dans l’abnégation la plus religieuse possible. Puis les contractions s’espacent. En moi je pense «'' bébé, s’il te plait, viens avant midi qu’on parte de là, aide ta maman. Tu attends ton heure, je sais, mais ta maman n’en peut plus.'' »

Passons rapidement sur la suite.

—C’est pas normal que ça dure autant pour un second. Prenez ça, toute les quinze minutes, c’est pour aider votre moteur [1]

Gling Gling Gling, on touille dans un verre une potion magique homéopathique pour assouplir le col, à bien prendre toutes les quart d’heure. Il est huit heures moins le quart la première fois. Vers dix heures le col sera à 5 centimètres mais souple. Vers onze heures il en sera toujours au même point mais encore plus laxe.

—Le bébé ne pousse pas. C’est pas normal que ça dure autant pour un second. Il est bien placé, mais il n’arrive pas à descendre. Couchez-vous comme ça madame, sur le côté avec une jambe en l’air.

Pierrette couvre trois accouchements, et elle veut que le bébé sorte avant midi… Pourquoi ? mystère !

—Mais je ne pourrai pas accoucher comme ça, moi !
—Non, c’est pour qu’il puisse descendre.
—Et puis ça fait mal.
—C’est normal, quand ça fait mal c’est que le travail se fait bien, si vous n’avez pas mal, c’est qu’il ne se passe rien ! [2]

Mais Alice est mal à l’aise. Et ses jambes qui font mal, et son dos, et son ventre, et sa fatigue, son épuisement, et puis ce monitoring sans cesse, ces sangles qui sanglent, et ce battement que je réduis en osant jouer du bouton volume sur cette machine qui ne m’appartient pas et que j’exècre moi qui suis … physicien !

J’ai envie de tout débrancher, mais ça ne se fait pas. Ah, conscience bêtement morale, malement morale ! Je le sens, je le sais par mon expérience c’est l’homme qui doit contrôler la machine pas le contraire, c’est son jugement à lui qui doit oeuvrer. Et ici, dans ce lieu où la vie éclot, on demande à la machine d’être. Mais elle ne sait pas « être » la machine, ou alors l’ « être » qui est en elle se gausse de nous voir croire en lui plus qu’en nous. Elle est la caution impartiale, soit, mais aveugle et sourde,

Prostrée sur ces gigantesques aptitudes mais aussi centrée sur sa marge nulle de liberté et d’écoute de la vie qui ne bat point en les veines qu’elle n’a pas. Mais Pierrette est ouverte et si jusque là c’est la machine qui a fait un peu trop foi, maintenant c’est la femme sage qui prend les rênes :

—Poussez, poussez pour le faire sortir !

Mais le bébé n’est pas prêt et la maman non plus, elle propose timidement d’être accroupie, pour être mieux :

—Non, vous êtes trop fatiguée pour être accroupie.

Alice s’organise, pas comme elle veut mais comme elle peut dans le cadre d’une liberté restreinte par ses forces bien entamées, c’est vrai, et par les nécessités routinières du lieu, elle n’en peut plus de juguler le besoin intérieur, la détente nécessaire et ce monde si loin de la parturiente. En tout cas, elle ne sera pas couchée ; il faut que son bassin soit comme ceci et l’explication est bonne même s’il est superflu de s’adresser à la tête en de telle circonstance où seule la volonté devrait diriger. Je demande un siège d’accouchement : il – n‘y – en – a – pas !

—C’est mieux qu’elle reste sur la table d’accouchement.

Je n’ose pas exploser et je calme le bouillonnement qui s’accumule pour respecter l’acte, pour amener du réconfort. Je ne le sais pas encore mais les douleurs d’Alice vont aussi me faire mal ! Alice va rester campée sur son trône avec un coussin plastifié qui glisse sur un matelas trop lisse et tout aussi plastifié. Et moi je n’ai rien à faire, plus rien que laisser monter l’émotion impuissante de voir que Alice n’a plus la force de faire, l’émotion coléreuse d’entendre des explications encore et encore, l’émotion compréhensive de voir des gestes douloureux mais utiles à la circonstance accumulée par plus de onze heures dans un milieu finalement peu intime (fenêtre de la porte coulissante, éclairage néon, ventilateur soufflerie qui va aller jusqu’à m’enrhumer moi qui reste toujours au même endroit dans le courant d’air, soit disant le thermomètre, à 25° !), l’émotion religieuse quand je sens l’enfant qui vient.

Bêtement je n’ose pas m’effondrer en larme devant ces gens. Je susurre à Alice que c’est un garçon, j’oublie bien évidemment pour la 4ème fois de regarder l’heure, mais il y a autre chose à faire. L’enfant pleure alors qu’il a encore les jambes prisonnières puis il est frictionné bien plus virilement que je ne l’aurais fait avant d’être échoué sur la poitrine de sa mère. Ils se regardent. On nous laisse en paix !

Je place un bonnet de laine sur la tête fragile de cette nouvelle étoile échouée sur la terre après un naufrage mais avant midi. Ça amusera discrètement la galerie, mais s’ils savaient… Ouf ! c’était avant midi… A trois heures nous étions à la maison… à cinq heures la grande sœur découvrait son petit frère, avec une joie contenue, admirative, vénérative.

C’était donc presque comme à la maison. Je suis convaincu que tout aurait été plus tranquille, plus rapide surtout, comme les autres fois. Pas forcément facile, mais au final on voit que la sage-femme à agi avec ses mains, son savoir-faire, et son cœur. Merci Émilie pour l’accueil, merci Pierrette pour l’assistance à la naissance. Et dire que moi, je m’étais préparé intérieurement à le mettre au monde tout seul ce petit (enfin avec son aide et celle de la maman) puisqu’on nous avait dit que pour un second, une sage-femme à une heure de route ce n’était pas très prudent ! Et finalement, tout seul, je n’aurais pas su faire ce qui a été fait. Mais il demeure une question à laquelle nous n’aurons jamais la réponse : si cela avait été à domicile, la maman aurait été plus sereine, son corps aurait aussi été plus détendu, l’obstacle dressé par son corps fatigué aurait-il été un véritable obstacle ?... Mais merci quand même à la maternité d’avoir respecté nos choix en bonne partie, tous les choix qui ne contraignaient pas la structure hospitalière. Et merci surtout de nous avoir laissé rentrer si vite (ce n’était pas une autorisation, dixit le pédiatre que je remerciais pour ça). Dans notre foyer, nous avons pu trouver la paix et un repos bien mérité.

Je remercie aussi cet enfant de nous avoir permis de faire cette expérience et d’avoir accepté cette naissance peu commune pour moi (nous) et rendue difficile et douloureuse mais malheureusement trop commune pour la société qui s’aveugle sur ses instruments et oublie de regarder la vie qui coule en elle.

Perspectives :
  1. Ne devrions-nous pas réfléchir à la vie, ce que c’est, et comment elle saisit la matière pour

l’élever plutôt que de croire que tout est physique et que les machines sont notre salut.

  1. Pourquoi l’homme, soit disant certains dernier chaînon de l’évolution, a-t-il une naissance plus

difficile que l’animal ?

  1. Comment faire pour que l’homme croit en lui si on fait tout dès le premier jour pour lui faire

croire le contraire ?

Nota : Nous taisons volontairement les prénoms et le lieu, si quelqu’un doit se reconnaître nous souhaitons qu’il saisisse notre message. Ce récit n’est pas écrit du point de vue de la maman mais elle atteste de la justesse de l’interprétation.

Patrick (revu par Ariane)

Notes

[1] – je n’invente rien !- mais ça fait mal, le « moteur » !

[2] – je n’invente rien !- mais je bouillonne. Je me dois de respecter le professionnel en ce lieu qui est le sien, où finalement je suis venu volontairement…