Pourquoi considérer, en effet, que la mère qui allaite est forcément cantonnée à la maison ? C'est - déjà - mal connaître celles qui font le choix de rester au foyer, souvent très investies dans la vie associative et locale. C'est - ensuite - volontairement méconnaître ou ignorer que beaucoup de femmes allaitent et travaillent. Travailler et allaiter ne relève pas de la gageure, au contraire : j'ai personnellement repris le travail quand mon aînée avait trois mois et demi, et quelques années plus tard, quand la seconde avait 8 mois. Cela ne m'a pas empêchée de continuer à les allaiter matin et soir et plus les jours où je les avais avec moi. De même, cela ne nous a pas empêchés, mon mari et moi, de sortir en amoureux si le coeur nous en disait, et pour une raison simple : j'avais un tire-lait. Nombre de mes amies ont fait également ce choix d'un allaitement (souvent prolongé) sans renoncer à leur investissement professionnel : j'ai autour de moi des enseignantes, des infirmières, des cadres de la finance, des ingénieurs, des journalistes qui ont fait le choix d'allaiter et de travailler. Nul besoin de donner du lait en poudre à un bébé pour permettre à sa mère de le confier. Du reste, ce n'est pas incompatible. L'auteur va même jusqu'à affirmer que les études médicales, dussent-elles émaner, comme elle le reconnaît, des instances les plus officielles, ne sont pas toutes confirmées. Il est pourtant aujourd'hui certain que l'allaitement constitue de loin l'aliment le plus approprié aux besoins d'un bébé, et qu'il est bel et bien excellent pour sa santé. Contester ce point, tout comme associer l'allaitement à un nécessaire renoncement au monde du travail, est une contre-vérité dangereuse, qui plus est décevante quand elle émane d'un journal qui compte dans son lectorat un certain nombre d'écologistes de gauche. Il faudrait au contraire, dans une visée progressiste, l'accepter, et peut-être étudier des modalités destinées à faciliter sa mise en œuvre lorsque la mère qui travaille fait le choix d'allaiter.

Allaiter - faut-il le rappeler ? - est un choix aussi respectable que celui de ne pas allaiter. En aucun cas le fait d'allaiter ne remet en cause le choix de ne pas le faire. Il ne s'agit pas de culpabiliser les femmes qui n'allaitent pas, il s'agit simplement de faire connaître ce que l'article s'ingénie ici à occulter : allaiter n'empêche pas de travailler, comme travailler n'empêche pas d'allaiter. S'il est possible de tirer son lait, il est aussi possible de remplacer les tétées par des repas solides pendant l'absence de la mère, et même de lui donner des petits pots (il en existe même des bio, comme l'ignore l'auteur, qui, décidément, manque de nuance dans le portrait quelque peu caricatural qu'elle brosse) - ou encore, si la mère ne souhaite pas tirer son lait, du lait artificiel. Il faut enfin rappeler ici le droit du travail, qui permet à une femme de tirer son lait sur son lieu de travail, en disposant d'un lieu et d'un temps pour ce faire.

L'article évoque également le choix que font certaines de rester à la maison, en partant de présupposés là encore bien contestables. Pourquoi, par exemple, penser que ce retrait soit définitif ? Nombre de ces mères choisissent de prendre un congé parental, pour retrouver ensuite plus sereinement le monde du travail. Pourquoi penser que le fait d'être chez soi empêche toujours de travailler ? Certaines mères “ à la maison ” en profitent pour mettre en place un vrai projet professionnel, voire monter leur entreprise, ou bien travaillent avec leur enfant. Du reste, peut-on penser que les pressions que les femmes subissent parfois au travail soient plus enviables que le fait d'élever sereinement ses enfants à la maison ? La véritable question qui se pose, en termes de féminisme, c'est aussi la question du congé parental masculin. Pourquoi si peu de pères en profitent-ils ? Peut-être parce que leur carrière est plus “ intéressante ”: l'article oublie que la parité salariale, par exemple, est très loin d'être acquise. Très concrètement, une femme qui travaille a souvent un salaire moindre et, les frais de nourrice déduits, il n'est pas plus intéressant d'aller travailler - voire même complètement coûteux si on prend en compte les autres frais que cela engendre (vêtements pour le travail, repas à l'extérieur le midi, transports etc.) Les hommes, avec un salaire supérieur et des pressions toutes différentes, ne se posent même pas les mêmes questions. À l'heure actuelle, comme l'article le note à raison, ce sont encore les femmes qui assument en majorité les tâches ménagères, pression domestique que la plupart des hommes, selon les statistiques, sont sans connaître. On le sait : à niveau de diplôme égal, la réussite professionnelle féminine est moindre. Comment alors ne pas comprendre la lassitude des femmes ? Dans un contexte socio-économique tout différent de celui des trente glorieuses, il n'est pas étonnant que, déçues par le monde du travail, elles opèrent une forme de repli sur soi à la maison. Ou bien, tout simplement, qu'elles cherchent l'épanouissement ailleurs que dans le travail à tout prix, forme d'esclavage moderne. En irait-il de même si le partage des tâches était réel, si l'égalité de traitement existait dans le monde du travail et si le monde professionnel laissait plus de place à la vie de famille ?

Que veut dire être une femme ? Cela veut dire, biologiquement, que l'on a des seins et un utérus. Le féminisme des générations précédentes a cherché à abolir les différences. Mais la société, notamment le monde du travail, ne les a jamais vraiment gommées. L'auteur l'écrit, encore une fois, avec justesse, les tâches ménagères incombent bien souvent en majorité aux femmes ; mais on ne voit pas en quoi l'allaitement poserait un problème sur ce point. Le père peut bien donner le bain, jouer avec son enfant, cuisiner, faire les courses... Il y a tant à faire autour d'un enfant, pourquoi focaliser sur le biberon ? D'autant plus qu'il reste, encore une fois, tout à fait possible pour un bébé allaité de recevoir son lait autrement qu'en tétant sa mère. La libération, donc, dans la gestion du quotidien domestique, n'est pas advenue, ou n'a pas été totale. Les couches lavables retiennent alors l'attention de l'auteur. Je crains cependant qu'elle ne fasse l'amalgame entre les couches lavables actuelles et les langes d'antan. Les couches lavables actuelles sont tout aussi faciles d'utilisation que des couches jetables : une vraie révolution s'est opérée en la matière, révolution qu'on aurait tort de négliger, tant ses implications écologiques et économiques sont grandes (les études le prouvent). Pour avoir utilisé les deux systèmes, je puis dire qu'il est plus confortable de faire une machine de couches tous les deux jours que devoir descendre des poubelles pleines le soir ou encore d'aller faire la queue au supermarché, sans parler du porte-monnaie. Là encore, la réflexion de notre président peut prêter à sourire : pourquoi penser que la question des couches n'intéresse que les femmes ? Les hommes aussi changent leur bébé. Du reste, dans les familles écolos, les pères, pour la plupart, semblent bien plus impliqués que dans les familles traditionnelles.

Plus globalement, le choix qui, souvent, se propose à une mère qui travaille est le suivant : avoir une indépendance financière plus importante, mais au prix d'un asservissement à un employeur dans le but de faire prospérer une entreprise ; ou bien se contenter d'une allocation de congé parental, mais en choisissant de s'occuper d'un être qu'elle aime et qui le lui rend bien - " aliénation " (pour reprendre le mot d'Éliette Abécassis) précieuse, comme dans toute relation d'amour. Pourquoi ne pas considérer cette évidence que ces femmes, dans leur renoncement (temporaire ou définitif) au monde du travail expriment : il faut prendre en compte la situation familiale au travail, par exemple en aménageant les horaires, ou en luttant contre les " mises au placard " au retour du congé de maternité ou parental, lors de choix de reprise à temps partiel également, ou encore en permettant de travailler en partie de chez soi ? Il y a alors fort à parier que certaines d'entre nous, heureuses de pouvoir enfin concilier leurs aspirations de mères et de femmes actives, ne feraient plus les mêmes choix.

Peut-être que, simplement, ces femmes que madame Isabelle Saporta fustige, ces écologistes qui paraissent si rétrogrades et si dures sous sa plume, ont-elles simplement envie d'entrer en résistance envers un monde qui les oppresse.

Allaiter, accoucher sans péridurale, choix digne de " l'âge de pierre " pour reprendre l'expression de madame Saporta, témoigne d'une volonté d'investir pleinement son corps. Si les femmes font ce choix, c'est peut-être en effet pour éprouver en quelque sorte leur féminité. Accoucher peut ainsi se comprendre comme une forme de rituel, en notre société qui en manque tant, rituel par lequel une femme se ré-approprierait un corps quelque peu étranger, réifié par les pratiques médicales, dans une épreuve qui, péridurale ou pas, va la transformer tout entière, puisqu'elle devient mère. Se passer de péridurale ou accoucher chez soi, c'est, dans cette perspective, vouloir s'éprouver soi-même, un peu comme un sportif. C'est, quoi que vous disiez, madame Saporta, une libération, un acte pleinement féministe par lequel la femme affirme que son corps n'appartient qu'à elle. Accoucher librement, dans la position que l'on veut, ce n'est souvent pas possible dans les maternités françaises actuelles. Il est du reste faux de penser qu'il s'agit là d'un acte inconscient. Aux Pays-Bas, par exemple, c'est le choix proposé pour toutes les grossesses physiologiques. À ce titre, l'article divulgue encore une contre-vérité : une doula seule n'est pas habilitée à procéder à un accouchement. Il faut nécessairement la présence d'un médecin ou d'une sage-femme, sans quoi il s'agit de pratique illégale de la médecine. L'exemple cité est donc fallacieux. Il est aussi à savoir que l'accompagnement par une doula existe depuis déjà longtemps dans les pays anglo-saxons. En France, ce phénomène traduit sans doute aussi le malaise ressenti par la baisse des effectifs de sages-femmes, la détérioration du suivi qui en découle en structure hospitalière.

Loin de remettre en cause les luttes menées par leurs aînées, je pense personnellement que la génération actuelle des femmes essaie de redéfinir la féminité. Elles ne discutent pas la pilule ou la péridurale, elles en redéfinissent l'à propos. Fondamentalement, nous avons aujourd'hui des enfants que, pour la plupart d'entre nous, nous avons choisi d'avoir, grâce à la génération de féministes qui nous ont précédées, et envers qui nous éprouvons une vraie reconnaissance, loin de vouloir les “ tuer ” symboliquement comme le suggère Badinter. Nous avons simplement envie de voir nos enfants grandir.

Il y aurait tant à dire ! Mais, pour résumer, si c'est possible, il semblerait que ce qui choque l'auteur de l'article comme madame Badinter soit cette vision différentielle, voire différentialiste du corps féminin, éprouvé dans ses spécificités (accouchement “ nature ”, allaitement). Mais qui a dit, dans un monde où Obama vient d'être élu président des États-Unis, que la différence était l'inégalité ? Si la femme est différente de l'homme, n'est-elle pas pour autant son égale, son versant complémentaire ?

Bérengère Chapuis

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