Silence, on coupe !
Par Grandir Autrement le mercredi 8 juillet 2009, 19:28 - Témoignages - Lien permanent
C'est toute la perception du monde et de l'autre qui est en jeu, à travers cette atteinte au corps
Dominique Arnaud est le réalisateur du film Silence, on coupe !¹, le premier documentaire entièrement consacré à la question de la circoncision.
Grandir Autrement : Pouvez-vous nous dire ce qui vous a conduit à vous intéresser à cette thématique ?
Dominique Arnaud : Je suis né en Tunisie de parents français. Les enfants que je côtoyais étaient donc circoncis. Puis j'ai vécu en Suisse, pays cosmopolite et donc multiculturel, puis en Polynésie où la circoncision est pratique courante. C'est donc mon ouverture au monde qui m'a conduit à m'interroger et à me faire un avis tranché sur la question. De plus, le sujet me semblait d'autant plus mériter d'être traité qu'en général c'est quelque chose dont on ne parle pas. Une sorte de conspiration du silence semble planer sur le sujet… un tabou. Je dois être l’un des rares réalisateurs à avoir traité ce sujet de façon complète, ma principale motivation étant la défense des droits de l'enfant.
Comment votre film a-t-il été accueilli ?
Silence, on coupe ! diffusé depuis 2007, intéresse de plus en plus de monde. Contrairement à bien des films qui rencontrent d'abord le succès puis sont vite oubliés, ce film documentaire a un cheminement qui se prolonge dans le temps et c’est une grande satisfaction pour moi. Il a été primé au 2e Festival national du film d’éducation, une marque de reconnaissance gratifiante. Par ailleurs, des extraits ont été rachetés par une société de production québécoise : en fin de compte, j'ai donc contribué à faire deux films sur le sujet². Mais en ce qui concerne la réaction des personnes interrogées durant le tournage, j'ai été confronté le plus souvent à deux attitudes : soit l’indifférence, soit l’esquive. J'ai pu constater à quel point il était délicat, voire impossible, d’obtenir des réponses. L’homme politique, le leader d’opinion, l’artiste, le philosophe… pourtant sensés s’interroger sur notre humaine condition, semblent bien souvent trouver inconvenant de s’exprimer sur ce sujet.
Pouvez-vous nous dire quel message vous avez souhaité faire passer par ce film ?
Tout d'abord, je voudrais dire que je me suis refusé à insérer mes propres commentaires en voix-off qui auraient donné un point de vue unique et tranché. A aucun moment je n’émets de jugement personnel, je ne fais que mener des interviews en tentant d’aller le plus loin dans le questionnement de mes interlocuteurs. J'ai préféré que le public fasse lui-même son cheminement. Beaucoup de gens considèrent mon documentaire comme parfaitement juste et honnête, d’autres le jugent inacceptable et partial. Il n'en reste pas moins vrai que je suis très satisfait d'avoir réalisé ce film que j’estime être le plus abouti, le meilleur de ma production, malgré les tentatives de censures, de mise sous silence par les télévisions comme par les distributeurs. Actuellement, le film rencontre son public sur Internet et c’est très bien comme ça…
Et quel est votre point de vue sur la circoncision ?
Je pense fondamentalement qu'il y a des choses qui relèvent de l'intimité et qui ne doivent pas être touchées. Ça ne devrait même pas être sujet à polémiques ! Rien ne justifie une telle pratique. Les offensives médiatiques, sans cesse renouvelées, menées par les tenants de la circoncision, en réalité des prosélytes qui, soit brandissent des arguments pseudo-scientifiques, soit font preuve d’un fanatisme de propreté pour le moins surprenant, ou encore minimisent la portée de ce geste en soutenant que "ce n'est rien", ne sont que pure propagande. Tout ceci porte atteinte aux plus faibles d'entre nous : les enfants, au mépris du droit inaliénable à leur intégrité physique. La vérité, c’est que les droits de l’enfant sont les droits que nous avons sur lui. Autant dire que l’enfant n’est pas considéré comme titulaire de droits. Or, il ne peut y avoir intégrité de la conscience sans intégrité physique. L’intégrité du corps est étroitement liée à l’intégrité de l’esprit. La circoncision nuit à l'évolution des mentalités. Elle induit une inégalité entre les hommes et les femmes. D’ailleurs, partout où l'on trouve des excisions de filles, il y a circoncision des garçons. Les mutilations sexuelles appellent les mutilations sexuelles ou autres violences sexuelles… Avec ce film, j'aimerais réellement contribuer à ce que les enfants deviennent des adultes libres. Avec cette mutilation, c'est toute la perception qu’a l’homme du monde et de l'autre qui est dévoyé. La circoncision entraîne un rejet de l'autre : le circoncis éprouve de la répugnance envers le non-circoncis et par un jeu de miroirs, le non-circoncis peut éprouver de l’aversion à l'égard du circoncis. C’est à cet intéressant dialogue de sourd que le monde assiste depuis des siècles. Cette pratique conduit ainsi bien souvent à une forme d'intégrisme qui empêche toute communion entre les cultures et les peuples. Dès lors, à travers elle, se jouent des enjeux majeurs.
Comme vous le demandez dans votre film, pensez-vous que le troisième millénaire sera circoncis ?
Je n’en ai aucune idée. Mon expérience et mes points de vue se sont forgés dans l'action. Aussi, je me garderais bien de tout triomphalisme tant le combat me semble être en son début. Je pense néanmoins qu’aujourd’hui les États-Unis sont les grands coupables, les « grands ballots » dirais-je, relayés par l'Organisation Mondiale de la Santé à travers leur campagne mensongère en faveur de la circoncision en la recommandant pour mieux lutter contre le Sida, notamment en Afrique, continent pourtant le plus circoncis et, curieux paradoxe, le plus touché par l’épidémie. Certes, il y a à présent une nette diminution de la circoncision aux États-Unis, mais elle peut également s'expliquer par l'afflux de populations hispaniques et asiatiques, populations qui ne pratiquent pas la circoncision. Pour combien de temps encore ?
Propos recueillis par Carine Phung
- Documentaire de 59 minutes. Sélectionné au 2ème Festival national du Film d’Education. Pour se le procurer : http://www.circoncision-film.com/commande-dvd.html
- Couper court, Evelyne Guay, produit par VF Productions (Canada, 2007).
Pour en savoir plus sur les œuvres de Dominique Arnaud, qui partage sa vie entre cinéma et peinture :
Commentaires
tiens, le pédiatre de mon loulou (qui n'a rien d'alternatif, pourtant) partage sensiblement le même point de vue.
Selon lui, certains pays se mettent à le faire systématiquement pour des pseudo histoires d'hygiène et de prévention des MST (alors que de toute façon, pour se protéger des MST, il y a le préservatif qui protège vraiment).
Selon lui, par exemple au USA, c'est devenu un acte chirurgical rapide et "facile", qui permet de se faire un max de fric pour certain praticien. Il a l'air de dire également, que les vraies raisons médicales de le faire sont sommes toutes assez rares.
Bref, et si on laissait nos enfants tranquilles...
Et je pense aussi à toutes les malheureuses filles qui subissent également d'atroces mutilations, parfois au péril de leur vie.
J'ai eu l'occasion de voir et de revoir le documentaire de "Dominique Arnaud" que je trouve très intéressant à bien des égards. La littérature du juriste suisse "Sami Aldeeb Abou Sahlieh" traite aussi le sujet en analysant les arguments religieux, médicaux et juridiques utilisés par les pro-circoncision. J'estime que cette question tabou doit faire parti du débat de société comme toutes les autres questions médiatisées. Dans tous les cas, la loi du silence ne peut être tolérée car c'est des droits et de l'avenir des enfants qu'il s'agit au juste. "Grandir Autrement" rejoint par ce numéro ces voix qui s'élèvent de plus en plus ces derniers temps contre la circoncision qu'elle soit féminine ou masculine. En ce qui me concerne, je vous invite à lire ma modeste contribution à ce propos. Il s'agit d'un article que vous pouvez télécharger et lire sur mon blog : "Ecrire sans censures" à l'adresse :
http://mlouizi.unblog.fr
Bonne lecture
Je ne commente pas le fond. Mais que, par deux fois, on parle d'un avis "tranché" sur la circoncision me laisse perplexe.
La circoncision rituelle dans les hôpitaux publics:
http://www.enfant.org
Merci, Mohamed Louizi, c'est un texte très intéressant.
Je mets le lien précis : http://mlouizi.unblog.fr/2009/07/03...