Comment votre film a-t-il été accueilli ?

Silence, on coupe ! diffusé depuis 2007, intéresse de plus en plus de monde. Contrairement à bien des films qui rencontrent d'abord le succès puis sont vite oubliés, ce film documentaire a un cheminement qui se prolonge dans le temps et c’est une grande satisfaction pour moi. Il a été primé au 2e Festival national du film d’éducation, une marque de reconnaissance gratifiante. Par ailleurs, des extraits ont été rachetés par une société de production québécoise : en fin de compte, j'ai donc contribué à faire deux films sur le sujet². Mais en ce qui concerne la réaction des personnes interrogées durant le tournage, j'ai été confronté le plus souvent à deux attitudes : soit l’indifférence, soit l’esquive. J'ai pu constater à quel point il était délicat, voire impossible, d’obtenir des réponses. L’homme politique, le leader d’opinion, l’artiste, le philosophe… pourtant sensés s’interroger sur notre humaine condition, semblent bien souvent trouver inconvenant de s’exprimer sur ce sujet.

Pouvez-vous nous dire quel message vous avez souhaité faire passer par ce film ?

Tout d'abord, je voudrais dire que je me suis refusé à insérer mes propres commentaires en voix-off qui auraient donné un point de vue unique et tranché. A aucun moment je n’émets de jugement personnel, je ne fais que mener des interviews en tentant d’aller le plus loin dans le questionnement de mes interlocuteurs. J'ai préféré que le public fasse lui-même son cheminement. Beaucoup de gens considèrent mon documentaire comme parfaitement juste et honnête, d’autres le jugent inacceptable et partial. Il n'en reste pas moins vrai que je suis très satisfait d'avoir réalisé ce film que j’estime être le plus abouti, le meilleur de ma production, malgré les tentatives de censures, de mise sous silence par les télévisions comme par les distributeurs. Actuellement, le film rencontre son public sur Internet et c’est très bien comme ça…

Et quel est votre point de vue sur la circoncision ?

Je pense fondamentalement qu'il y a des choses qui relèvent de l'intimité et qui ne doivent pas être touchées. Ça ne devrait même pas être sujet à polémiques ! Rien ne justifie une telle pratique. Les offensives médiatiques, sans cesse renouvelées, menées par les tenants de la circoncision, en réalité des prosélytes qui, soit brandissent des arguments pseudo-scientifiques, soit font preuve d’un fanatisme de propreté pour le moins surprenant, ou encore minimisent la portée de ce geste en soutenant que "ce n'est rien", ne sont que pure propagande. Tout ceci porte atteinte aux plus faibles d'entre nous : les enfants, au mépris du droit inaliénable à leur intégrité physique. La vérité, c’est que les droits de l’enfant sont les droits que nous avons sur lui. Autant dire que l’enfant n’est pas considéré comme titulaire de droits. Or, il ne peut y avoir intégrité de la conscience sans intégrité physique. L’intégrité du corps est étroitement liée à l’intégrité de l’esprit. La circoncision nuit à l'évolution des mentalités. Elle induit une inégalité entre les hommes et les femmes. D’ailleurs, partout où l'on trouve des excisions de filles, il y a circoncision des garçons. Les mutilations sexuelles appellent les mutilations sexuelles ou autres violences sexuelles… Avec ce film, j'aimerais réellement contribuer à ce que les enfants deviennent des adultes libres. Avec cette mutilation, c'est toute la perception qu’a l’homme du monde et de l'autre qui est dévoyé. La circoncision entraîne un rejet de l'autre : le circoncis éprouve de la répugnance envers le non-circoncis et par un jeu de miroirs, le non-circoncis peut éprouver de l’aversion à l'égard du circoncis. C’est à cet intéressant dialogue de sourd que le monde assiste depuis des siècles. Cette pratique conduit ainsi bien souvent à une forme d'intégrisme qui empêche toute communion entre les cultures et les peuples. Dès lors, à travers elle, se jouent des enjeux majeurs.

Comme vous le demandez dans votre film, pensez-vous que le troisième millénaire sera circoncis ?

Je n’en ai aucune idée. Mon expérience et mes points de vue se sont forgés dans l'action. Aussi, je me garderais bien de tout triomphalisme tant le combat me semble être en son début. Je pense néanmoins qu’aujourd’hui les États-Unis sont les grands coupables, les « grands ballots » dirais-je, relayés par l'Organisation Mondiale de la Santé à travers leur campagne mensongère en faveur de la circoncision en la recommandant pour mieux lutter contre le Sida, notamment en Afrique, continent pourtant le plus circoncis et, curieux paradoxe, le plus touché par l’épidémie. Certes, il y a à présent une nette diminution de la circoncision aux États-Unis, mais elle peut également s'expliquer par l'afflux de populations hispaniques et asiatiques, populations qui ne pratiquent pas la circoncision. Pour combien de temps encore ?

Propos recueillis par Carine Phung

  1. Documentaire de 59 minutes. Sélectionné au 2ème Festival national du Film d’Education. Pour se le procurer : http://www.circoncision-film.com/commande-dvd.html
  2. Couper court, Evelyne Guay, produit par VF Productions (Canada, 2007).

Pour en savoir plus sur les œuvres de Dominique Arnaud, qui partage sa vie entre cinéma et peinture :