Grandir Autrement : Comment êtes-vous devenue sage-femme ?

Naoli Vinaver : Quand j’étais petite fille, les chats et les chiens venaient toujours mettre bas à côté de moi. Les femmes enceintes acceptaient que je mette mes mains sur leur ventre et que j’approche mon oreille pour écouter. J’avais un besoin très fort d’être proche de ces femmes et de leurs bébés. Adulte, j’ai étudié, formellement et informellement, aux cotés de nombreuses sages-femmes traditionnelles ou professionnelles. Elles avaient en commun de pratiquer surtout à domicile et de ne pas se limiter aux aspects purement physiques de la grossesse et de l’accouchement. J’ai aussi beaucoup lu et appris sur l’anatomie et la physiologie, afin de pouvoir communiquer avec les équipes médicales en cas de besoin. Au terme d’un processus libre et ouvert, sans avoir suivi de cursus médical classique, j’ai été certifiée sage-femme professionnelle. Depuis 1988, j’ai accompagné plus de 1 050 naissances, essentiellement à domicile.

Où pratiquez-vous ?

Je suis la sage-femme communautaire de la région où je suis née, à côté de la ville de Xalapa, dans l’État de Veracruz, au Mexique. Les femmes que j’accompagne sont le plus souvent des paysannes d’une des cinq communautés de ma région. D’autres viennent de la ville de Xalapa ou des villes et communautés environnantes. Une sage-femme communautaire accompagne les femmes de sa région, non seulement pendant leur grossesse, leur accouchement et les suites de couches, mais également durant toute leur période de fécondité. La plupart du temps, les naissances ont lieu au domicile des femmes qui accouchent, mais les sages-femmes sont généralement équipées pour recevoir une famille dans leur maison le temps de l’accouchement et pendant les premières heures ou jours après la naissance. Je pratique seulement des accouchements à domicile. C’est l’endroit où les femmes peuvent se détendre le plus pour accoucher physiologiquement et où les bébés peuvent naître dans la sécurité et le calme. Les bébés n’aiment pas être manipulés rudement, ni être séparés de leur mère, ni avoir froid, or c’est ce qui est pratiqué couramment dans les hôpitaux. De plus, à la maison, toute la famille reste unie. Il est très utile pour les enfants d’être présents lors de la naissance de leur futur petit frère ou sœur pour qu’ils puissent l’aimer dès le début. Cela les rend bien plus accueillants vis-à-vis du nouveau bébé, tout en leur apprenant des choses formidables sur la vie et la famille.

Quels sont l'importance et le sens de la communauté pour la naissance ?

Quand une femme tombe enceinte, c’est la promesse d’un nouvel enfant pour sa famille mais aussi pour toute sa communauté. Tout le monde a envie de prendre soin de la future maman, de lui offrir de la bonne nourriture et de l’aider. Sa famille va s’agrandir, et pour cela tous ses membres vont devoir s’adapter et traverser des phases de transition, à la fois en tant qu’individus mais aussi en tant que groupe. De nombreux changements vont se produire à la naissance de cet enfant, et c’est tout à fait naturel que la beauté et la magie de cette arrivée soient célébrées au sein de la famille tout entière. Tout le monde est heureux quand la naissance se passe bien et que la mère est en bonne santé et se sent entourée. Que cela nous plaise ou non, c’est un événement qui concerne toute la communauté, et c’est important de le comprendre et de l’honorer. Pourquoi cacher tant de beauté et de force alors qu’au contraire on peut le célébrer ? La famille entière n’est pas obligée d’assister à la naissance, mais ils peuvent apporter leur soutien, être proche de la future mère et partager sa joie.

Comment accompagnez-vous une femme pendant sa grossesse et son accouchement ?

Habituellement, je commence à suivre une femme avant même qu’elle ne tombe enceinte, ou alors dès le tout début de sa grossesse. Il y a beaucoup de conseils à donner et de joie à partager dès la conception. Pour les nausées matinales par exemple, parfois il suffit juste de vérifier si tout va bien dans la relation de couple des futurs parents. Lors de mes consultations prénatales, les outils que j’utilise en premier lieu sont mes mains. Mais je me sers également d'un foetoscope, d'un mètre à ruban, d'un brassard pour prendre la tension, et de peinture pour la peau. J’aime dessiner la position du bébé sur le ventre des femmes, afin qu’elles visualisent elles-mêmes la posture exacte du bébé dans leur utérus. Elles aiment beaucoup se voir comme ça, et leur famille aussi ! J’appelle cela des “échographies naturelles”.

Comment associez-vous le père pendant la naissance ?

La femme qui accouche et le père ont fait ce bébé ensemble. La place légitime du père est d’être aussi proche de sa femme que celle-ci et lui-même le souhaitent. Parfois, la femme en travail a besoin d’espace pour vivre en elle-même son accouchement. Dans d'autres cas, elle a besoin de partager toute son expérience avec le futur père. Le rôle du père est d’être à l’écoute de sa compagne, de l’encourager et de lui offrir son aide en fonction de ses demandes. Il arrive que ce soit le père reçoive lui-même son bébé dans ses bras à l’instant où il sort du corps de sa mère. Le rôle de la sage-femme est de faciliter, d’accompagner la naissance et d’en assurer la sécurité, pas de prendre la place d’un membre de la famille.

Et les enfants ?

Bien sûr que les enfants peuvent et doivent être invités à partager l’expérience de la naissance ! Est-ce qu’on empêche un enfant d’assister à la naissance de petits chats dans une ferme ? Depuis quand est-ce que les enfants ne sont pas les meilleurs compagnons pour un animal qui met bas ? Combien d’adultes se souviennent encore aujourd’hui avec émerveillement et tendresse d’avoir assisté à des naissances d’animaux durant leur enfance ? La naissance de nos bébés n’est pas différente. À partir du moment où un adulte est disponible pour s’occuper d’eux, les enfants devraient tous être invités à participer aux naissances. J’ai constaté que si un enfant était trop impressionné, en général, il s’endormait ou allait jouer dans une autre pièce. De tous les accouchements à domicile auxquels j’ai assisté, je n’ai jamais vu un enfant regretter d’avoir été présent. À l’hôpital, je pense que les enfants sont interdits car les naissances médicalisées ne sont pas très belles à voir. Un accouchement médicalisé n’est pas un accouchement naturel, même si le bébé naît par voie basse et sans péridurale. L’hôpital n’est pas un endroit accueillant. Les instruments chirurgicaux, les épisiotomies, les forceps, l’odeur de l’antiseptique et le froid ne sont en aucun cas accueillants ni chaleureux. Tout ceci peut déjà être déstabilisant pour un enfant. C’est encore une raison pour envisager d’avoir son bébé à la maison !

Selon vous, faut-il parler aux enfants de la naissance pendant la grossesse de leur maman ?

Les enfants ont besoin, voire même le droit, d’être associés à la préparation de l’arrivée du nouveau bébé, arrivée qui va changer leur vie. Ils devraient être invités aux rendez-vous de contrôle avec la sage-femme, apprendre à sentir la position du bébé en posant leurs mains sur le ventre de leur maman, écouter le cœur battre. Les enfants ne sont jamais trop petits pour ressentir l’amour et l’émotion qui entoure la naissance d’un nouveau bébé. Souvent, les enfants savent très peu de choses parce que, nous, en tant qu’adultes, nous connaissons très mal cet aspect social si naturel de la naissance. Comme nous, les enfants sont abreuvés d’idées préconçues et de peurs liées au manque de connaissances et à la désinformation médicale. Mon livre et mon DVD, destinés aux enfants, ont été conçus tout autant pour les parents, pour qu’ensemble ils puissent être sensibilisés à la naissance comme quelque chose de beau, naturel, simple et accessible. Nous sommes tous des êtres humains, et nous pouvons découvrir et apprendre des choses nouvelles même après la quarantaine !

Votre fils Isamu vient parfois avec vous quand vous accompagnez des naissances... Pouvez-vous nous en dire plus ?

Mes trois enfants et mon mari aiment tous beaucoup les bébés. Mais, Isamu, qui a maintenant 13 ans, est celui qui me propose le plus souvent son aide pendant les naissances, surtout quand elles ont lieu chez nous. Il sait quoi faire en différentes circonstances. Si la famille le souhaite, il prend des photos. Il apporte du chocolat chaud ou de l’eau pour la femme en travail. Il sait installer le matériel nécessaire à la naissance et le nettoyer après. Il a même commencé à mettre des gants pour examiner le placenta et il m’est vraiment d’une aide précieuse maintenant ! Je ne sais pas s’il deviendra sage-femme plus tard, mais je sais que, le moment venu, il saura soutenir sa future femme pendant la naissance et sera un père très aimant avec ses propres enfants.

Conférencière, formatrice, auteure de livre et de DVD, sage-femme, comment conciliez-vous votre activité professionnelle très riche avec votre vie de famille ?

J’étais passionnée par les bébés avant d’avoir mes propres enfants. Quand je me suis mariée, j’étais déjà une sage-femme à domicile très occupée. Mon mari et mes trois enfants m’ont toujours connue ainsi et ont partagé dès le début mon amour des bébés. Au moins une douzaine de familles viennent vivre leur accouchement dans notre maison chaque année, et souvent mes enfants ont partagé leurs chambres, ont prêté des habits ou des couvertures, ou m’ont même proposé leur aide. Il n’est pas rare qu'ils se réveillent le matin pour trouver un nouveau-né en train de téter sa maman dans la chambre d’à côté. Notre maison est pleine des bruits et des odeurs de la naissance, de la joie de ces nouvelles vies. Ma vie de famille nourrit ma vie de sage-femme, qui en retour nourrit ma vie de famille.

Vous voyagez beaucoup et votre famille est multinationale. Comment voyez-vous l’évolution dans le domaine de la naissance dans le monde ?

J’ai eu la chance extraordinaire de visiter plus de 25 pays et d’être en contact avec beaucoup d’autres cultures tout au long de ma vie, que ce soit directement ou grâce à Internet. Ceci m’a permis d’apprendre au contact de sages-femmes et de personnes impliquées dans le domaine de la naissance en provenance de nombreux pays. Je suis toujours effarée face au processus de déshumanisation auquel sont confrontées les femmes modernes dans le monde entier lorsqu’il s’agit de leur accouchement. Les pays développés, en particulier, peuvent être mis en cause dans ce processus, sous le prétexte d’avoir une médecine moderne et à la pointe techniquement. Les protocoles ou les interventions déshumanisantes sont maintenant devenus une routine, comme les épisiotomies, le fait pour la femme d’être séparée des membres de sa famille, de ne pas autoriser les enfants à assister à l’accouchement, et de ne pas laisser la femme qui accouche choisir librement sa position, son rythme ou son espace.

Et en France ?

La France ne fait pas exception. En fait, la culture française est peut-être même une culture représentative du refus de s’ouvrir au changement en ce qui concerne les protocoles inhumains autour de la naissance. Les femmes ne savent pas que l’accouchement peut être le moment le plus important de leur vie. Elles ne savent pas que l’anesthésie va les couper des sensations qui les guident vers l’éclosion de leurs instincts maternels et de toute cette succession de découvertes physiques fabuleuses qui surviennent lorsque l’on donne la vie. De nombreuses femmes ne connaissent tout simplement pas tout leur potentiel, et sans jamais en prendre conscience, elles poursuivent leur route.

Propos recueilli par Marie-Florence Astoin

Traduction de Marjorie Miche