Ma mère s'est mariée, à l'âge de 23 ans, avec un homme violent (qui la battait et nous battait) et alcoolique. Après 5 ans, elle a divorcé et s'est mariée avec un autre homme violent, qui s'est tourné lui aussi vers l'alcool. Ma mère me plaçait régulièrement chez ses parents, surtout après avoir demandé le divorce alors que j'avais 2 ans et demi, au point que ma grand-mère maternelle voulait m'adopter. Mon grand-père maternel a abusé de moi depuis ma toute petite enfance jusqu'à mes 11 ans, où il m'a fait promettre de me taire pour ne pas qu'il aille en prison (il avait pris peur car j'avais appelé ma mère pour lui dire qu'il voulait que je dorme avec lui, mais ma mère a fait comme si elle ne comprenait absolument pas ce que j'essayais de lui dire). J'ai eu une éducation très stricte (martinet, fessées avec sabot, etc.), interdiction de couper la parole, de donner son opinion, de ne pas être d'accord, aucune intimité (ma mère fouillait dans mes affaires constamment), beaucoup de phrases et de mots douloureux et humiliants (gros mots à l'appui) ; et, bien sûr, beaucoup de sujet tabous. À 15 ans, ma mère a appris ce que j'avais vécu, ma cousine, de six ans mon aînée, ayant subi la même chose, une fois, alors qu'elle était en vacances chez mes grands-parents. Le jour où ma mère l'a appris, elle a pleuré, mais je ne sais si c'est sur elle ou sur moi qu'elle pleurait. Elle était lucide, en tout cas semblait l'être et m'avait promis de m'emmener voir un psy à ma majorité (elle devait savoir qu'à cet âge personne ne pourrait porter plainte pour moi). Elle avait entrepris des démarches pour savoir quoi faire, mais les réponses étaient justement de porter plainte : ayant toujours vécu dans le déni de ce qu'elle avait vécu (déni partiel car elle sait qu'elle l'a vécu, mais c'est comme si elle parlait d'une autre...), il lui était impossible de faire cela. Elle est d'ailleurs prise dans un syndrome de Stockholm et continue à aller voir son père, dans sa maison de retraite, de le plaindre pour sa santé, d'y emmener ma petite sœur et de faire comme si de rien n'était...

J'ai été une ado dépressive, anorexique, angoissée... Je devais rendre visite à mes grands-parents, aller en vacances chez eux et faire comme si tout allait bien. Le plus horrible, c'est que j'ai adoré ma grand-mère qui m'a montré de l'affection, de l'amour, de l'attention, de la tendresse, tout ce que ma mère a été incapable de me donner. De ce fait, quand j'allais chez eux, j'étais partagée entre l'amour de ma grand-mère et l'horreur de mon grand-père.

Mais j'ai eu la chance d'avoir été plus saine d'esprit que mes ascendants : je savais que ce que j'avais vécu n'était pas normal, mais l'évidence m'est apparue avec le temps. Mes dernières années à la maison ont été horribles, ma mère étant de plus en plus odieuse avec moi : je représentais certainement ce qu'elle avait vécu, ce qu'elle n'avait pas cherché à éviter pour moi. Je ressemblais, de plus, physiquement à son premier mari... Il lui était donc impossible, je pense, de m'aimer à cause de tout cela : je lui faisais penser constamment à ce qu'elle essayait d'oublier, de nier. Je suis partie de chez moi à 20 ans, à 2 h du matin, suite à une dernière dispute avec ma mère pour une broutille (un bout de papier égaré) avec mots insultants et gifles.

Je me suis remise en couple avec mon ancien petit ami que j'avais quitté, à cause de ma mère, un an auparavant. Il savait que j'avais vécu des choses difficiles mais, jusque-là, je ne lui avais rien détaillé. Il m'a beaucoup aidée. Il a été un phare, une bouée, un roc ! Je me suis mariée avec lui, il y a six ans, à présent. J'ai traversé de longues années de dépression, aidée par des psys, mais aucun ne me convenait. Je vivais dans l'attente d'une reconnaissance de ma souffrance par ma mère. J'attendais un mot, un geste d'amour de sa part que je n'avais jamais reçu. Je l'ai contactée près d'un an plus tard et elle m'a dit qu'elle me haïssait, depuis je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles. J'ai été comme niée. C'est comme si elle me disait qu'elle ne m'avait jamais désirée, que je n'avais pas le droit de vivre, que je ne méritais pas l'amour des autres, que je ne valais pas la peine... J'ai mis plus de sept ans à comprendre cela : que j'attendais l'autorisation de vivre de ma mère. Encore aujourd'hui (cela fait huit ans), je m'interdis tant de choses parce que je pense que je ne les mérite pas. J'ai passé toute ma vie, et je le fais encore, à repousser l'amour des autres parce qu'au fond de moi, je pense que je ne le mérite pas.

Les hommes me font peur, je ne les aime pas. Je n'aime que mon mari, bien que je n'aime pas une partie de lui. J'ai trouvé un psy à deux heures et quelques de route de chez moi, spécialisé dans la maltraitance de l'enfant (et dans la psychologie cognitivo-comportementale). C'est le seul psy compétent que j'aie pu rencontrer, pourtant j'en ai vu sept autres (psychiatre, psychanaliste, EMDR¹, et autres psychothérapeutes).

Ma mère me manque. Pas celle qu'elle a été, ni celle qu'elle est aujourd'hui, mais celle qu'elle a été quelques fois, celle que j'aurais aimé qu'elle soit. C'est dur de devenir mère, quand on a été reniée, abîmée, abusée, mal aimée, rejetée. On se sent vide, seule, incapable. J'ai eu l'envie très tôt de me marier et de fonder une famille : par peur de perdre à nouveau quelqu'un que j'aimais et poussée par une envie de vivre, une force de vie, un désir de porter la vie, de prouver que je pouvais devenir mère, de prouver que je pouvais faire quelque chose de positif de mon existence, de porter un miracle, la plus belle chose qui soit, envie de réparer, de m'entourer à nouveau parce que j'étais comme une plante déracinée. J'ai eu mon premier enfant il y a cinq ans. La vie de couple était surtout basée sur la complicité et la tendresse... Côté sexuel, cela a été une horrible souffrance pour moi. Difficile d'enlever cette culpabilité : sans aide, on se sent toujours coupable de ce qu'on a vécu, ma mère ayant contribué aussi à cela en disant que c'est moi qui avait cherché l'inceste lorsque j'étais petite. Aujourd'hui, malgré le fait que je ne me sente plus coupable de ce qu'on m'a fait, il m'est difficile de concevoir la sexualité comme quelque chose de normal et de plaisant. J'ai souvent des images fantômes qui reviennent et qui se superposent à mon mari. C'est beaucoup de souffrances. Mais mon mari est très patient, très compréhensif et certainement très amoureux, et nous arrivons à vivre avec.

Quand j'ai eu ma première fille, j'ai eu une grossesse difficile (MAP dès cinq mois avec arrêt de travail jusqu'au terme). J'avais rêvé d'une fille en premier, peut-être inconsciemment pour réparer, pour consoler, pour aimer la petite fille en moi si délaissée. J'ai appris à aimer ma fille, cela n'a pas été une évidence au départ car elle avait le regard de ma mère (qu'elle a perdu depuis !), et je me sentais constamment jugée. En outre, j'avais du mal à la regarder parce que je me disais qu'elle voyait la mauvaise mère qui était en moi, que j'avais détruit ma famille, que je ne valais rien.. C'est à cette époque là, en pleine dépression post-partum que je me suis tournée vers ce psy dont j'ai parlé plus haut. Il m'a beaucoup aidée : à m'accepter en tant que mère "suffisamment bonne", à m'accepter en tant que femme, à accepter que je n'étais coupable ni de ce que j'avais vécu, ni du fait que ma mère ne m'aie pas aimée... Je travaille encore à ce jour avec lui sur le deuil de ma famille, apprendre à m'aimer, à m'autoriser à vivre. Aujourd'hui, je répète peut-être trop souvent à ma fille que je l'aime, ma plus grande peur étant qu'elle ne m'aime plus (peur irraisonnée, mais qui fait tant écho en moi). J'ai complètement pris l'éducation de mes parents à contre-pied : cododo, allaitement long, portage en écharpe, écoute active... Malgré tout, je voudrais faire toujours mieux. Je sens au fond de mes entrailles resurgir parfois les fantômes de mon enfance, une envie de non-respect qui me brûle les mains et le cœur quand mes enfants me poussent à bout... Et, même si je crie parfois avec mes enfants, je sais que c'est contre ma mère que je crie, alors je leur explique et je m'en excuse. J'ai lu une tonne de livres : de Faber et Mazlich, en passant par Gordon, Cyrulnik, Filliozat, Dumonteil-Kremer, Montessori, Rosenberg... Ceux sont eux, mes parents spirituels. J'ai fait table rase de l'éducation de mes parents et j'apprends à travers les forums et les livres car je sais que je ne voudrais, pour rien au monde, donner l'éducation que j'ai reçue à mes enfants.

J'ai très peur que l'on fasse du mal à ma fille et cela me suit, même vis-à-vis de mon mari. Quand il reste trop longtemps à mon goût dans sa chambre ou dans la salle de bain, je panique, j'ai presque envie de vomir et je ne peux m'empêcher d'aller vérifier : même si je sais qu'il ne lui fera rien, je ne peux m'empêcher de m'en assurer. Puisqu'on se dit tout, il le sait et ne m'en veut pas, au contraire. Je n'arrive à confier ma fille à personne, sauf de temps en temps pour des anniversaires, une heure ou deux, et encore, c'est récent. Je n'ai confiance en personne. Elle va chez sa mamie paternelle très rarement, et je ne pense pas être capable de lui autoriser à dormir chez elle. J'ai peur de mon beau-père, comme de tous les hommes : même si j'arrive à prendre sur moi, il m'est difficile de rester seule avec eux sans avoir la boule au ventre. J'ai déjà averti ma fille, nous avons parlé grâce à des livres autour du sujet concernant les abus. Elle sait déjà beaucoup de choses avec des mots d'enfants. Je fais en fonction de ses interrogations et il est hors de question pour moi qu'il y ait des tabous. Elle sait qu'il y a des secrets empoisonnés qui ne sont pas des secrets, elle sait qu'il y a des gens méchants et malades dans leur tête... Elle sait beaucoup de choses concernant ma vie, car elle pose beaucoup de questions parce qu'elle me sait malheureuse quelquefois.

Après la naissance de ma fille, j'avais l'impression d'être à nouveau "pure", je ne pouvais pas supporter que mon mari m'approche, c'est comme si le passage de ma fille lors de sa naissance m'avait nettoyée de la "saleté" qu'y avait laissé mon grand-père. Nous n'avons pas pu avoir de rapports pendant près de dix-neuf mois...

Un livre, un témoignage - Roman auto-biographique sur l'inceste

Le livre d'Isabelle Aubry, présidente de l'Association Internationale des Victimes de l'Inceste (AIVI) vient de paraître aux éditions Pocket. La première fois, j'avais 6 ans raconte non seulement le calvaire d'une enfant victime de l'inceste durant plusieurs années, mais aussi le parcours d'une adolescente brisée, oscillant entre drogue, suicide, etc. Déçue par la justice, Isabelle Aubry trouvera finalement la force de survivre grâce à son fils et à l'association qu'elle aura fondée, l'AIVI. Des années de luttes qui auront permis quelques avancées pour les victimes, bien que ces avancées soient encore bien trop insatisfaisantes. Cet ouvrage nous ouvre les yeux non seulement sur des conséquences méconnues de l'inceste (le déni, etc.), mais aussi sur sa perception par la société, qui préfère souvent, elle aussi, fermer les yeux...