Marie I. a repris le chemin du travail alors que son fils avait 3 mois et demi. Elle a tiré son lait jusqu'à ce qu'il ait 1 an. L'allaitement ne s'est pas arrêté pour autant ensuite. Il a maintenant 19 mois et s'est sevré depuis un mois. Marie nous raconte comment elle s'est organisée pour exprimer du lait et ce que poursuivre ainsi son allaitement lui a apporté.

Comment exprimiez-vous votre lait ? Je tirais deux fois par jour au bureau avec un tire-lait électrique à double pompage, Medela Symphony. Je l'ai choisi sur recommandation d'une autre maman allaitante qui le considérait comme "la Rolls Royce des tire-lait". Il est très bien conçu : le tirage commence par un pompage rapide et moyen puis continue avec des pompages plus espacés et plus forts, dont l'intensité est réglable par un simple bouton. Il est silencieux et simple d'utilisation. Je l'ai loué à une société spécialisée en location de matériel médical de puériculture (trente euros par semaine remboursés à 100 % par ma mutuelle). À la maison, j'exprimais mon lait le soir à 22 h avec un tire-lait manuel Avent Isis. J'ai également utilisé le bustier que j'appelais mon "kit mains libres", ce qui m'a permis de faire autre chose en tirant : lire, surfer sur internet, téléphoner et même travailler !

Comment gériez-vous le matériel ? Après chaque tirage, je rinçais les accessoires à l'eau claire et, ensuite, je les plaçais dans des sachets en plastique Medela spéciaux pour micro-ondes, qui stérilisent le contenu en cinq minutes. On les trouve sur internet (je les faisais venir des USA pour réduire les coûts). Une fois ce lavage à la vapeur terminé, je laissais sécher à l'air libre sur une étagère dans mon bureau. Le Medela Symphony est livré dans une grande mallette, il est lourd et la mallette est encombrante, alors je l'ai toujours laissé au bureau, dans une armoire.

Où et quand exprimiez-vous votre lait ? J'ai commencé par tirer mon lait dans la salle de repos, mais ce n'était pas très pratique : il fallait demander la clé, à chaque fois, et c'était à l'autre bout du bâtiment. Quand on dispose de trente minutes pour tout faire (s'installer, tirer, nettoyer), les quelques minutes de déplacement comptent. Puis j'ai trouvé des bureaux vides de ci et de là pour tirer pendant les congés d'été des collègues. À la rentrée, j'ai décidé de ne plus perdre de temps et d'énergie à trouver de la place, et, de toute façon, il n'y avait plus de bureau libre. Alors, j'ai demandé à la collègue avec qui je partage mon bureau si elle était d'accord que je tire dans notre bureau et que je ferme la porte pendant ce temps-là. Depuis lors, et pendant six mois, j'ai tiré à mon poste de travail, avec le bustier mains libres, en continuant de travailler ou en surfant sur internet. Je tirais deux fois par jour pendant environ une demi-heure à chaque fois (nettoyage compris), en milieu de matinée et en milieu d'après-midi. Puis, aux 10 mois de bébé, seulement le midi. Les statuts de mon entreprise prévoient "l'heure d'allaitement" mais sous forme d'absence : arrivée plus tardive le matin et départ plus tôt le soir. En accord avec le médecin de l'entreprise et les ressources humaines, j'ai aménagé cette permission en deux fois une demi-heure pour tirer.

Quelles astuces utilisiez-vous pour obtenir du lait lors des tirages ? Le tire-lait Medela Symphony a un mode "provocation du réflexe d'éjection" et, en général, cela suffisait. Sinon, je pensais soit à un volcan en éruption, soit à une rivière qui coule en montagne.

Comment conserviez-vous le lait pendant la journée de travail et comment le transportiez-vous jusqu'à votre domicile ? Je mettais le lait depuis les deux flacons recueil lait dans un seul biberon qui ferme bien. Je mettais ce biberon dans un sac en papier opaque (style fruits et légumes du marché) et le tout dans le réfrigérateur utilisé par les collègues pour stocker leur déjeuner. Personne n'a jamais su ce qu'il y avait dedans ! Pour le transport vers chez moi, il fallait un système qui tienne le froid pendant 1 h 30 : trajet en métro pour aller chercher bébé chez la nounou puis trajet à pied pour rentrer à la maison. J'ai utilisé la petite sacoche isotherme Avent ainsi qu'un pain de glace que je mettais à refroidir en même temps que le lait tiré.

Pourquoi avez-vous décidé d'exprimer du lait à votre travail ? Mon objectif premier était de maintenir ma lactation : il était hors de question de sevrer bébé si jeune. Je tirais ce que je pouvais, c'était d'ailleurs insuffisant pour fournir les trois biberons nécessaires à la gardienne de mon bébé, même en rajoutant un tirage le soir à 22 h. Mon bébé a donc été complété au lait artificiel pour un biberon sur les trois. Je n'ai jamais été vexée par ce biberon de lait artificiel car mes tirages n'étaient pas suffisants quoi que j'y fasse, et je ne voulais pas me mettre la pression en fixant l'objectif trop difficile à atteindre d'un allaitement à 100 % que je n'aurais pas pu tenir. Ainsi, j'ai également continué de donner des anticorps à mon bébé, et il n'a quasiment pas été malade tout le temps de son allaitement !

Qu'est-ce que vous apportait le fait d'exprimer du lait pour votre bébé ? C'était pour moi une partie entière de l'allaitement et, une fois que j'ai été bien informée sur les tirages au bureau, cela m'a paru aussi naturel que l'allaitement en lui-même. J'ai la chance d'avoir un travail administratif qui nécessite peu de réunions et pas de réception de clientèle ou de déplacements, donc rien en travers de mon chemin pour tirer dans de bonnes conditions.

Comment a été accueilli votre souhait d'exprimer du lait au travail de la part de vos collègues et de vos responsables ? J'ai reçu beaucoup de compréhension et de discrétion, le rêve ! Les gens le savaient puisque je fermais la porte alors qu'elle est habituellement ouverte, mais je n'ai jamais reçu ne serait-ce qu'une seule remarque à ce sujet. Je m'arrangeais pour organiser les réunions à une heure où je ne devais pas tirer ou bien je me faisais excuser. Les tirages n'ont pas réduit mon efficacité au travail. Même si j'étais parfois un peu fatiguée, car un tirage pouvait me mettre un peu à plat, au moins, j'étais à mon poste de travail, au lieu de réduire mes horaires de présence ; je n'ai jamais rechigné ni ne me suis jamais plainte. En conclusion si c'était à refaire, je le referais !

Marie I.


__ Sophie D. est maman de quatre enfants, dont des jumelles, Aliénor et Mahaut, qui ont 9 mois, toujours allaitées. Elle nous raconte son périple alors qu'elle a décidé d'exprimer du lait à sa reprise du travail.__

Je suis huissier de justice, en profession libérale, et j'ai donc été contrainte de reprendre très vite mon activité professionnelle. Les jumelles avaient alors six semaines. Et pour en nourrir deux, en apport lacté exclusivement maternel pour l'une (Aliénor) jusqu'à 6 mois, et pour l'autre (Mahaut) jusqu'à encore aujourd'hui (Mademoiselle boude le lait artificiel), il en faut des tirages !

Comment exprimez-vous votre lait ? Le but pour moi n'était pas seulement de désengorger mes seins, mais, bel et bien, de tirer mon lait pour qu'il soit administré à mes bébés en mon absence. J'ai donc toujours eu l'usage d'un tire-lait. J'alterne les tire-lait manuels et électriques. Ce sont des simples pompages discrètement transportables dans une valisette noire passe-partout. Efficacité, discrétion, confort, voilà pour moi les trois qualités que doit avoir un tire-lait.

Comment gérez-vous le matériel ? Le plus souvent, je lave mon tire-lait sur place. Mais je trouve cela long (aussi long que le tirage) et il m'est arrivé de ne pas le laver et d'attendre mon retour au domicile pour le faire. Il m'est aussi arrivé d'emporter mes deux tire-lait et de les utiliser l'un après l'autre pour éviter les lavages trop fréquents au bureau. Mes tire-lait sont dans une valisette noire passe-partout ; je veux être le plus discrète possible. La plupart du temps, les gens pensent que c'est ma boîte d'appareil photos pour mes constats !

Où et quand exprimez-vous votre lait ? Au départ, je tirais dans les toilettes ! C'est bizarre, d'autant plus que le bureau, c'est un peu chez moi vu que je ne suis pas salariée. Mais j'avais peur du regard des autres, que l'on se dise "tiens, c'est l'heure de la traite pour la patronne !" Il m'aura fallu trois bons mois avant que je me décide à tirer mon lait dans mon bureau fermé, avec un post-it "occupée" sur la porte. Mes tirages ont longtemps été faits à heure fixe (en fait, aussi longtemps que mes bébés n'étaient pas diversifiés et que toute leur alimentation dépendait de mon lait) : - 6 h : au réveil chez moi - (tétée à 7 heures pour les deux) - 10 h 30 : au bureau - en fonction : tétée à 13 h à la maison pour les deux, ou tirage à 13 h au bureau - 16h30 : au bureau - 19h : au bureau - (tétée à 20 heures pour les deux, puis non-stop en soirée et la nuit jusqu'à leurs 3 mois environ).

Quelles astuces utilisez-vous pour obtenir du lait lors des tirages ? Tout d'abord, entraîner ses seins ! On ne devient pas une "serial-tireuse" du jour au lendemain ! Pour cela, rien de mieux, justement, que des tirages archi-réguliers (même si c'est parfois tentant de s'abstenir de tirer). Ainsi, il m'arrivait de continuer à tirer le week-end, en particulier le matin, alors même que j'étais avec les filles, ce qui ne m'empêchait bien sûr pas de les allaiter en direct. La photo des bébés marche bien : toute la relaxation en général et le "détachement" mental d'avec la sphère professionnelle. Donc oui, si on lit le journal ou si on en profite pour surfer tranquillement sur internet, les pots se remplissent tout seul. La chaleur marche très bien aussi pour moi. Je mettais un peu d'huile Weleda sur mes seins : une douce sensation de chaleur m'envahissait et cela facilitait le déclenchement du réflexe d'éjection. Le fait de manger, en particulier "chaud" (donc pour le midi, plutôt la quiche réchauffée que la salade) et de bien boire, m'a sûrement facilité la tâche. Et puis il y a une technique aussi avec le tire-lait : plusieurs petits coups rapides au début pour reproduire le mouvement de bébé au sein dans la phase de stimulation, puis des pompages lents et cadencés.

Comment conservez-vous le lait pendant la journée de travail et comment le transportez-vous jusqu'à votre domicile ? J'ai un réfrigérateur. J'ai toujours enveloppé mes pots de lait dans un sachet pour ne "choquer" personne, et toujours dans un souci de discrétion, s'agissant d'un frigo commun où mes associés mettent leurs boissons préférées et mes salariés leur pique-nique du midi. Pour transporter le lait, ensuite, j'avais un micro sac isotherme rouge pouvant contenir deux ou trois pots, c'était suffisant. S'il y avait plus de pots, je mettais ça dans la valisette isotherme avec le ou les tire-lait.

Pourquoi avez-vous décidé d'exprimer du lait à votre travail ? Mon objectif : allaitement exclusif, au moins jusqu'à 6 mois. Autant dire que j'ai mis la barre haut avec des jumelles. Je l'ai fait, justement, parce que, jumelles, mes filles étaient plus petites à la naissance et que j'étais convaincue que le lait maternel serait leur meilleur coup de pouce. J'ai réussi mon pari à une ou deux entorses près sans gravité. Je ne cache pas que cela a été de plus en plus difficile, en particulier dès 4 mois et demi à 5 mois, car elles réclamaient de plus en plus. J'ai même fini par tirer la nuit en me réveillant exprès (2 h 45, je me souviens encore de l'heure de mon réveil) pour avoir toujours la quantité suffisante du jour au lendemain. En regardant en arrière, je me dis qu'il faut être folle ou très amoureuse de ses bébés pour faire ça...

Qu'est-ce que vous apporte le fait d'exprimer du lait pour vos bébés ? Je vais me mettre à pleurer en y repensant, je le sens… Ah ! Tout ce que m'a apporté ce seul fait de tirer mon lait ! J'ai toujours été extrêmement attristée de devoir faire passer, en quelque sorte, mes contraintes professionnelles (il faut dire que je suis financièrement très engagée, on peut donc considérer que je n'ai pas le "choix"...) avant mes aspirations profondes de fusion, de sieste avec bébé(s), de portage 24 h/24... Le fait de tirer mon lait était pour moi le seul moyen de rétablir l'équilibre. En quelque sorte, c'était tout ce qui me restait quand elles n'étaient pas là. Je le conçois comme un acte absolu d'amour. Je ne vidais pas seulement mes seins ; c'était mon amour, mon envie d'être avec elles, ma revanche sur les contraintes de l'espace et du temps, ma fierté qui coulaient dans le petit tube blanc. Un jour, une internaute a parlé du précieux "or blanc" : j'adopte intégralement ce point de vue. Pendant vingt minutes, le temps du tirage, je cessais d'être un agent de production économique, un simple rouage social : je redevenais une maman, celle que je souhaitais être, au plus proche de mes bébés. J'étais moi-même en me donnant à elles.

Comment a été accueilli votre souhait d'exprimer du lait au travail ? C'était une situation inédite dans mon Étude. Je suis associée à trois hommes et, bien que mon personnel soit quasiment exclusivement féminin, notre activité est reliée à l'autorité et à une certaine forme de machisme. De la part des trois salariés hommes, j'ai bizarrement eu un bon accueil. Ils l'ont très vite su et je n'ai pas eu de remarques déplacées. De la part des salariés femmes (onze), l'étonnement prédominait. Personne n'avait même tiré son lait une fois dans sa vie ! Alors, tirer pour prétendre nourrir à 100 % des jumelles, quelle bizarrerie pour elles ! Parfois, par curiosité, elles souhaitaient savoir si cela me fatiguait, si je comptais faire cela longtemps. J'ai toujours répondu à toutes leurs questions. Je me suis sentie pionnière ! En étant la boss, je leur laissais ainsi le champ libre pour faire, un jour, pareil. Je crois que certaines ont noté cela dans un coin de leur tête. Mes associés (exclusivement des hommes) ont été moins délicats (enfin disons... deux sur trois) : j'ai eu droit à des phrases du style "ta production est bonne ?", et surtout à des sous-entendus du style "on ne peut pas tout faire..." (c'est-à-dire : bosser ou tirer, il faut choisir). Mais je ne regrette rien, bien au contraire, et il est bon que des femmes imposent ce strict droit qu'est celui de simplement nourrir soi-même (même par contenant interposé) son enfant. Ce fut facilité pour moi, de par ma position professionnelle. Les seules difficultés furent finalement les contraintes horaires (caser les tirages entre deux rendez-vous, deux déplacements) et l'assiduité absolue qu'exigeait un double allaitement exclusif. Les remarques, on finit par s'en moquer, et, plus on avance dans l'allaitement, plus elles se font rares de toute façon.

Sophie D.