De plus, la question du choix nécessite bien souvent d'être bien informé : par exemple, choisir d'allaiter ne peut se faire qu'après avoir reçu des informations complètes de personnes formées, ainsi qu'une écoute de qualité. Poursuivre ou non l'allaitement ne peut se décider que dans une société soutenante et que si l'on sait qu'on peut compter sur de l'aide en cas de problème. Poursuivre ou non l'allaitement en travaillant ne peut s'évaluer que si les conditions de travail permettent aux mères de tirer du lait dans des conditions décentes et avec du soutien. Faire le choix de recourir ou pas à la péridurale, ne peut se faire pleinement que si on a appris comment gérer réellement les contractions autrement pendant la grossesse, si les pratiques obstétricales suivent la physiologie. Ou choisir de retravailler tout de suite ou pas n'est possible que si on a des structures de garde si on reprend le travail, que si on sait qu'on ne remet pas en cause ses possibilités d'avoir un poste après si on reste avec ses enfants. Alors là, oui, les femmes pourraient vraiment choisir, en connaissance de cause. Pour le moment, ce n'est pas en traitant les symptômes que l'on résoudra le mal. Il faudra bien, un jour, s'attaquer au fond du problème...

Pourquoi tant d'acharnement à juger le choix de certaines femmes ? Pourquoi décrédibiliser à ce point l'allaitement, à l'heure où les autorités sanitaires françaises ont décidé de promouvoir l'allaitement ? Le fait d'être premier actionnaire de Publicis, dont Nestlé est un gros client, ne pencherait-il pas dans la balance ? Mais n'y a-t-il pas là conflit d'intérêts ? Et qu'en est-il de sa part d'action dans des firmes telles que Pampers, devant la vigueur à critiquer l'utilisation des couches lavables ? La question reste posée...J'irai jusqu'à demander s'il n'y a pas conflit d'intérêts entre les partisans de l'anti-allaitement et les soi-disant féministes. Les féministes n'ont-elles pas précisément lutté pour offrir aux femmes la liberté de disposer de leur corps ? L'allaitement est une part de la féminité humaine, si tant est qu'on l'accepte. Aujourd'hui, il s'agit de préserver les acquis des femmes, tout en continuant à faire évoluer la société, dans le sens du choix des femmes à décider de leur vie. Il est d'ailleurs intéressant de signaler qu'à en croire de nombreuses femmes, les maris sont parfois réticents à imaginer leur femme allaiter ou à les soutenir dans leur choix d'allaitement… Enfin, le progrès en matière d'égalité hommes-femmes ne se fera-t-il pas par le biais de l'éducation des enfants ? Mais cela sera-t-il possible si on conseille aux mères de ne pas élever leurs enfants de trop près, voire de s'en méfier, et de s'en remettre à d'autres ?

Quant à la question de la culpabilité, je pense également que de nombreuses mères culpabilisent en effet, mais parce que leur choix n'est pas pleinement libre, soit parce qu'elles n'osent pas, soit parce qu'elles n'en ont pas les moyens financiers (ou pensent qu'elles n'en ont pas les moyens). D'autres culpabilisent encore parce que la joie de penser à elles (en travaillant ou même en confiant leurs enfants quelques heures à garder) fait remonter en elles des blessures d'enfance, soit qu'on ne les ait pas autorisées à cultiver une certaine dose d'égoïsme durant leur enfance, soit que leurs parents aient eu l'impression de se sacrifier pour elles...

N'en déplaise à Élisabeth Badinter, je dirais, en reprenant le titre de l'ouvrage d'Isabelle Filliozat, qu'il n'y a pas de parent parfait. Personnellement, je revendique également le droit de ne pas vouloir être parfaite. Cela ne m'empêche pas de souhaiter vouloir améliorer mes relations avec autrui, y compris mes enfants. J'ajouterais qu'il n'y a pas de bon choix, simplement des solutions que des personnes trouvent à un moment donné, dans un contexte particulier. Les parents qui maternent, je l'espère pour tous ceux qui maternent, n'allaitent pas, ne dorment pas avec leurs enfants, ne portent pas leur bébé afin d'être une mère - ou un père, quoi que ces derniers n'allaitent pas, jusqu'à nouvel ordre - parfaite. Mais parce que c'est ce que leur dicte leur cœur. Ou bien encore parce qu'elles ont remarqué que cela faisait du bien à leur bébé. Et aussi : elles maternent parce qu'elles aiment ça ! S'il est parfois tabou de parler du plaisir sensuel que peut procurer l'allaitement et/ou l'accouchement, il serait peut-être temps de lever ce tabou : sans être un plaisir égocentrique, ce plaisir permet parfois de donner aux femmes le courage de continuer… Car, on ne peut certes pas nier que, lorsqu'on a fait certains choix éducatifs tels que materner ou encore éduquer sans violence, on est parfois tenté de faire machine arrière lorsqu'on est fatigué ou que l'on est préoccupé. Et pourtant, cette tentation n'est souvent que motivée par les modèles véhiculés par la société et les modèles parentaux que nous avons connus.

Je suis par contre très choquée de la vision du bébé comme instrument de la domination masculine. Ici encore, le bébé est dépeint comme l'ennemi et la relation avec le bébé se place encore sous le signe de la lutte de pouvoir. Quand sera-t-il enfin possible de concevoir que des relations (homme-femme, parent-enfant, notamment) peuvent être des relations égalitaires ou, du moins, gagnant-gagnant ? Une mère qui écoute les besoins de son enfant - et y répond, ne serait-ce que dans la mesure du possible - ne devient pas esclave de son enfant ! Cela signifierait-il dans ce cas qu'un mari, attentif aux besoins de sa femme, fatiguée, qui passerait la serpillère deviendrait au service des besoins de sa femme. Si c'est ce que peuvent penser certains "masculinistes" (anti-féministes), cette vision n'en est pas moins déformée par rapport à la réalité. Au sein d'un couple, la relation devrait être égalitaire et chacun devrait se voir comme un partenaire, un allié, prêt à écouter les besoins de l'autre, à tout le moins, mais à y répondre seulement s'il le peut et le désire. En ce qui concerne un bébé moins apte à comprendre que son parent a atteint certaines limites, il est possible de l'accompagner dans sa frustration, si le parent ne peut pas répondre à tous ses besoins (considérant qu'un besoin n'est cependant pas un désir et qu'un bébé ne fait donc pas de caprices).

Concernant votre vision des couches lavables et de l'écologie, je ne sais pas si cela vaut la peine de vous répondre… Je pense que si ce sont majoritairement les femmes qui font la lessive, c'est la société qu'il faut continuer à réformer, et non pas dénoncer les couches lavables. Et d'ailleurs, pourquoi un homme ne pourrait-il pas étendre des couches en sortant du boulot, alors qu'une femme sortant du boulot, si ? Enfin, dans ce cas, pourquoi ne pas développer les systèmes de ramassage et lavage collectifs de couches, comme cela se pratique beaucoup à l'étranger ?

Je tiens d'ailleurs à signaler qu'il existe des parents - et pas que des mères - revenus à l'âge des cultures tribales : rendez-vous compte, ces familles n'utilisent pas de couches ! Imaginez : des parents esclaves des besoins d'élimination de leur bébé… Si c'est ce que vous pourriez penser de prime abord, pour vous gausser encore d'une autre façon de materner, ces parents y voient au contraire le moyen d'être plus proches de leur bébé et de communiquer avec lui d'une autre façon encore. Ils sont satisfaits de savoir leur bébé non seulement éloigné des produits chimiques, mais réellement au sec, libres de leur mouvement. Ils se sentent d'autant plus compétents en temps que parents qu'ils savent qu'ils ont su montrer à leur enfant qu'ils étaient capables de l'écouter et d'initier un "dialogue".

Dans le cas des couches lavables comme de l'hygiène naturelle infantile (bébés plus ou moins sans couches), le bien-être de l'enfant procure du plaisir aux parents. Mais ce n'est pas un plaisir par procuration : juste le même plaisir que de savoir qu'un être aimé et proche va bien. Mais il est vrai que cette conception n'est pas compatible avec les intérêts financiers de certains lobbyings…

Si vous me le permettez, Madame Badinter, je voudrais vous inviter à ne plus juger les mères : ni celles qui maternent, ni celles qui ne maternent pas. Ni celles qui se préoccupent de l'écologie, ni celles qui n'ont pas ce souci. C'est dans l'absence de jugement que se situe la tolérance. Le choix de la tolérance, voilà un choix qui gagnerait à être partagé…

Carine Phung