L’idée qu’une professionnelle de 35 ans soit à la maison toute la journée avec « seulement » un bébé à qui donner toute son énergie et son attention est une réalité moderne. Nos enfants n’ont pas souvent l’occasion de voir des adultes s’adonner à du vrai travail. Pourquoi ? D’abord, parce la plupart du temps, à la maison ou à la garderie, les adultes passent leur temps à être en relation directe avec l’enfant. Nos enfants ont besoin de nous et de se sentir enveloppés de notre amour, mais ils n’ont pas besoin qu’on passe notre temps à les divertir ou à les stimuler intellectuellement. Permettre aux enfants d’être des enfants veut aussi dire qu’il nous faut reconnaître leur besoin d’imiter nos gestes et tâches quotidiennes et ainsi de transposer dans leur jeu l’énergie que nos mettons dans notre travail.

Au lieu d’attendre que les enfants soient au lit pour effectuer vos tâches en vitesse, tâchez de trouver des façons de les inclure dans ce que vous faites. Vous aurez peut-être l’agréable surprise d’avoir plus de temps pour vous pendant ces petits moments de répit ! Il est bien évident que leur « aide » ralentira sans doute la préparation du souper ou le nettoyage de la salle de bain, mais en valorisant les tâches que vous accomplissez auprès de vos enfants, vous nourrissez leur besoin d’imiter des activités sensées pour eux et vous les aidez à se développer sainement. Pliez les vêtements à côté de lui, confectionnez-lui un petit jouet à la main, épluchez la pomme de la collation à sa petite table au lieu de le faire sur le comptoir où il ne peut vous voir. Effectuez des tâches que vous ne feriez pas d’ordinaire, comme passer le balai au lieu de passer l’aspirateur, repasser, repriser, faire du pain. Portez aussi une attention particulière à vos gestes. Effectuez-vous ces tâches à la hâte en pensant à tout ce qui vous reste à faire ? Soyez présent dans chacune des activités accomplies et chantez en travaillant si le cœur vous en dit !

Les enfants sont incapables de filtrer les impressions provenant du monde qui les entoure. Ils absorbent tout ce qui se trouve dans leur environnement physique et émotionnel et ces impressions sont par la suite exprimées dans leur jeu. L’enfant imitera l’activité, mais aussi l’état d’esprit ou les émotions présentes au moment du déroulement de cette dernière. Si votre enfant vous voit ranger ses jouets avec frustration, vous retrouverez cette même frustration dans sa façon de manipuler ses jouets. L’enfant est incapable de se distancer de ce qu’il expérimente ou de ne pas être affecté par ce qui se passe autour de lui comme un enfant plus âgé ou un adulte peut le faire. Les enfants imiteront donc sans discrimination les images positives et négatives auxquelles ils sont exposés. Imaginez un peu l’impact que peut avoir la télévision sur un petit enfant.

De plus en plus, on voit des parents discuter avec leurs jeunes enfants, expliquer en long et en large, leur offrir plusieurs choix et les traiter comme de petits adultes. À cause de leur sensibilité particulière, ce bombardement intellectuel entraîne les enfants dans un état de conscience trop avancé pour leur jeune âge. On voit de plus en plus d’enfants qui ont une conscience d’eux-mêmes trop développée pour leur âge. En ce sens, le fait d’avoir recours à l’imitation et à l’exemple comme méthode d’enseignement constitue une approche non intellectuelle qui permet de parler à l’enfant dont la conscience est naturellement encore somnolente.

De plus, le développement des habiletés de résolution de problèmes est étroitement lié au jeu. Dans une étude intitulée « Einstein n’a jamais utilisé de carte-mémoire », un groupe d’enfants âgés de 3 ans a reçu des jouets appelés convergents, c’est-à-dire des jouets ne pouvant être utilisés que d’une seule façon ou ne présentant qu’une seule solution, notamment des casse-têtes. L’autre groupe a reçu des jouets divergents, c’est-à-dire des jouets pouvant être utilisés de plusieurs façons, notamment des blocs. On a par la suite demandé aux deux groupes de construire un village avec les 45 pièces de matériel reçu par le deuxième groupe (divergent). Les enfants des deux groupes ont agi de façon très différente. Les enfants du premier groupe, qui avaient joué avec les jouets convergents, n’avaient qu’une seule solution, ils étaient bloqués et répétaient constamment la même chose quand ils n’arrivaient pas à résoudre un problème divergent. Ils ont aussi abandonné plus vite. C’est comme s’ils avaient appris que les problèmes ne présentent qu’une seule solution. Les enfants de l’autre groupe ont construit plusieurs structures et leur donnaient des noms différents. Lorsqu’ils rencontraient un problème, ils persévéraient et trouvaient des solutions. Ils utilisaient la méthode d’essai et erreur.

Cet exemple illustre bien comment le jeu créatif est lié à la pensée. Si on veut que nos enfants deviennent des êtres créatifs à la pensée constructive, il faut encourager le jeu non structuré et non directif. Comment affronter les questions sociales, politiques, économiques et écologiques de demain sans faire preuve de créativité ? Rares sont les problèmes complexes de notre temps qui peuvent être résolus grâce à une simple réponse unique.

De plus, nos enfants sont surstimulés par les gadgets plus colorés et bruyants les uns que les autres et par toutes les activités en groupe structurées auxquelles nous les incitons à participer au nom de la socialisation et de l’apprentissage. Maria Montessori et Rudolf Steiner, deux sommités dans le monde de l’éducation des enfants, ont tous deux reconnu qu’il était essentiel de ne pas enseigner directement de travail cognitif à l’enfant avant que son corps soit plus développé, soit avant l’âge de 7 ans. Notre société met de plus en plus l’accent sur l’apprentissage en bas âge. Les enfants peuvent commencer l’école dès 3 ans et déjà y apprendre à lire et à écrire. On retrouve sur le marché toutes sortes d’aide à l’apprentissage pour les bambins. Bien sûr, il est possible d’enseigner une foule de choses à un jeune enfant, mais des résultats négatifs risquent d’en découler à moyen terme. Quand on fait appel à l’intellect et à la mémoire d’un jeune enfant, on utilise de l’énergie nécessaire au développement physique de ce dernier, compromettant sa santé et sa vitalité futures.

L’abondance de jouets représentant des personnages de télévision ou de film, à cause de leur personnalité fixe, laisse peu de place à l’imagination. Donnez à l’enfant des jouets simples, qui peuvent se transformer en d’autres objets. Par exemple, un téléphone ne peut être autre chose qu’un téléphone, mais un rondin de bois peut être un jour un téléphone, le lendemain un chien et le surlendemain, un bateau.

Voici quelques suggestions de jouets qui sollicitent l’imagination :

  • Des rondins de bois (bien poncés) de toutes les longueurs ou des blocs de bois
  • Des foulards de soie
  • Des pommes de pin, des coquillages, des marrons ou des noix de Grenoble
  • Quelques balles
  • Une petite cuisinière avec des bols, de petites casseroles et des ustensiles de cuisine
  • De belles poupées avec un petit lit
  • Des vêtements de seconde main et autres accessoires pour se déguiser (chapeaux, couronnes, capes)

Je vous invite à jeter un coup d’œil à la salle de jeu ou à la chambre de votre enfant et à vous demander quels jouets ne font pas appel à son imagination. Remplissez une boîte que vous garderez pour les jours de pluie ou les occasions spéciales et donnez le reste aux bonnes œuvres. Vous serez surpris de voir évoluer la qualité du jeu de votre enfant. Puis, prenez le temps d’organiser les jouets de façon à stimuler son imagination. Les étagères sur lesquelles on peut disposer les jouets sont préférables à des coffres dans lesquels les jouets sont empilés. Si chaque objet a sa place, il est plus facile pour l’enfant de vous aider à ranger à la fin de la journée. Le soir, quand votre enfant est au lit, prenez le temps de créer une petite scène avec des personnages ou des animaux sur une table ou encore au milieu de la pièce pour stimuler son imagination. Et qui sait, vous aurez peut-être vingt minutes de répit de plus le lendemain matin !

L’imitation ne s’apprend pas. Nous pouvons par contre prendre conscience de nos comportements et de la façon dont nous accomplissons nos tâches, dont nous prenons soin des autres et dont nous interagissons avec notre environnement. Au lieu de nous demander quoi faire avec les enfants, demandons-nous plutôt ce que nous avons à faire aujourd’hui et comment nous pouvons le faire pour y intégrer les enfants. Des enfants sains, dont les sens n’ont pas été endommagés par la surstimulation et une intellectualité prématurée, ont envie d’apprendre des adultes qui les entourent, et ce, pendant toute leur vie.

Traduction libre et adaptation provenant des sources suivantes (qui constituent aussi des lectures suggérées) :

Livres : You Are Your Child’s First Teacher de Rahima Baldwin (Celestial Arts). Free to Learn de Lynne Oldfield (Hawthorn Press). Work and Play in Early Childhood de Freya Jaffke (Anthroposophic Press). Beyond the Rainbow Bridge de Barbara J. Patterson et Pamela Bradley (Michaelmas Press). Lifeways de Gudrun Davy et Bons Voors (Hawthorn Press). Seven Times the Sun de Shea Darian (LuraMedia). Toymaking with Children by Freya Jaffke (Celestial Arts).

Articles : The vital role of play in childhood de Joan Almon. The value of housework de Stephen Spitalny.