Une mère a été priée de quitter un magasin parce qu'elle allaitait ("Vous allaitez en cabine ou vous sortez !", puis "Moi aussi j'ai allaité, mais je me cachais, il faut que vous fassiez pareil !").

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Le premier article publié le 10 mai :

La directrice de la boutique Celio du centre commercial Odysseum de Montpellier expulse une femme au motif qu’elle allaite sa fille.
Décidément, les droits les plus élémentaires des bébés sont loin d’être respectés partout.

Ce vendredi 3 mai, entre 18 et 19 heures, un couple se rend avec son bébé de 15 mois dans la boutique Celio du centre commercial Odysseum de Montpellier, dans l’intention de compléter la garde-robe de Monsieur. Ayant sélectionné un certain nombre de vêtements, celui-ci rejoint une cabine d’essayage au fond du magasin. Sa femme l’attend, assise avec le bébé sur un tabouret justement posé près de la cabine, un de ces marche-pieds que le personnel utilise pour accéder aux étagères les plus hautes. Elle est face aux cabines, tournant le dos au magasin, et elle a posé d’autres vêtements en attente d’essayage sur l’étagère qui se trouve près d’elle.

La petite fille demande à téter et, alors que sa mère vient de la mettre au sein, une vendeuse arrive, se dirigeant apparemment vers les vêtements posés sur l’étagère. La jeune mère se tourne alors vers la vendeuse pour lui dire de ne pas ranger les vêtements, que son mari va les essayer. La vendeuse lui répond : « Ah oui, mais par contre… » et s’en va. Devant ces paroles assez peu explicites, la mère pense simplement qu’elle n’aurait peut-être pas dû poser les vêtements sur cette étagère, à côté d’autres vêtements bien pliés en étalage. Mais quelques secondes plus tard survient une personne qui, sans dire bonjour, affirme être la directrice du magasin et déclare : « Madame, ou vous allaitez dans une cabine, ou vous sortez ! » Interloquée, la mère demande : « Mais pourquoi ? » Réponse de la directrice : « Parce que cela dérange la clientèle, une dame s’est plainte de ce que son mari regardait vos seins. » La mère fait alors remarquer que c’est un problème de jalousie mal placée entre la femme et le mari, et qu’elle n’y est pour rien. De fait, ainsi qu’il est facile de le constater sur les photos de la mère ci-dessus, prises avec le même haut, on ne voit guère plus de surface de sein pendant la tétée qu’en dehors de celle-ci. La directrice poursuit alors : « Moi, ça ne me pose aucun problème, j’ai allaité, mais je me cachais, il faut que vous fassiez pareil. » Pour finir, elle a effectivement exigé que la mère sorte, lui indiquant que si elle n’était pas satisfaite, elle n’avait qu’à s’adresser au service client de Celio.

Merci de votre sollicitude, Madame. Pour répondre à un besoin aussi élémentaire et sain que le besoin de téter d’un tout-petit, il convient donc de s’enfermer dans une cabine d’essayage où il règne une température presque étouffante. C’est vrai qu’un enfant qui mange en public, c’est inadmissible. Certains me diront qu’il est interdit de manger dans les magasins. Certes, mais cela ne concerne pas les bébés. D’abord, si la mère avait donné un biberon à sa fille au lieu du sein, personne n’y aurait trouvé à redire. Ensuite, un bébé qui tète ne laisse pas traîner de miettes derrière lui et, n’ayant pas les mains grasses, ne risque pas non plus de tacher les articles proposés à la vente.

Qui plus est, en supposant que la mère aille effectivement dissimuler cette activité honteuse dans une cabine, que se passera-t-il si toutes les autres cabines sont occupées et qu’un client désire essayer des vêtements? On peut gager sans grand risque d’erreur qu’on exigera alors que la mère interrompe la tétée afin de laisser la cabine libre pour le client.

En l’espèce, étant donné que la mère tournait le dos au magasin, et donc aux clients, et vu la rapidité de l’intervention de la directrice, l’existence même du mari concupiscent et de l’épouse outrée est assez douteuse, car il est peu probable que la séquence d’événements nécessaire (l’homme qui voit puis regarde la poitrine de la mère, sa femme qui s’en aperçoit et qui, choquée, va se plaindre à la directrice, qui va alors voir la mère) ait eu le temps de se produire entre le moment où la mère s’est tournée pour s’adresser à la vendeuse qui se dirigeait vers l’étagère près d’elle et celui où la directrice a demandé à la mère de sortir. La clientèle dérangée par la vue de l’enfant en train de téter ressemble ici davantage à une excuse inventée par la directrice pour justifier son veto à la tétée qu’à un fait réel. Mais qu’importe.

Le service client ? Il ne s’agit pas ici d’obtenir quelques bons d’achats, mais bien de défendre les droits de l’enfant. Un tout-petit qui a besoin de téter doit pouvoir le faire, quand il en a besoin et là où il se trouve, c’est un droit fondamental de l’enfant. Au-delà, c’est également un droit des mères qui est ici remis en cause : celui, tout aussi élémentaire, d’aller où bon leur semble avec leur bébé allaité, aussi simplement qu’elles le feraient avec un bébé nourri au biberon. S’il faut se cacher pour allaiter, même discrètement, alors il faut rester chez soi avec son bébé, du moins la plupart du temps. Qui d’entre vous accepterait de devoir se cacher pour s’alimenter ? Pourquoi un bébé devrait-il le faire, alors ?

Les photos illustrant cet article parlent d’elles-mêmes : le « problème », puisque problème il y a, c’est l’allaitement lui-même, et non la surface de sein effectivement visible lors de la tétée, guère supérieure à celle exposée par le décolleté le reste du temps, sans compter qu’en tout état de cause notre société nous inonde de seins et de corps bien plus dénudés que cette mère qui nourrit innocemment sa fille dos tourné au magasin. La directrice de Celio Odysseum est-elle choquée de voir des femmes nues dans les publicités qui vantent les mérites des yaourts ou de la lingerie aux arrêts de bus et à la télé ? S’offusque-t-elle des décolletés bien plus plongeants qu’elle croise tous les jours dans les rues de sa ville ensoleillée ? Vivant à deux pas de la mer, s’interdit-elle d’aller à la plage « pour ne pas voir ça » ? Bien sûr que non. Les seins exposés ne posent pas de problème dans notre société. Ce qui en pose un, c’est le fait que les seins soient utilisés dans leur fonction première, nourricière et non sexuelle. Une femme peut sans dommage dévoiler une bonne partie de sa poitrine pour le plaisir des yeux des passants mâles, elle sert même alors d’argument publicitaire, pour vendre non seulement de la lingerie (il semble assez normal de montrer à quoi ressemble le sous-vêtement lorsqu’il est porté), mais des produits laitiers, des voitures ou du gel douche. Mais qu’elle s’avise de rappeler au monde qu’elle n’est pas un simple objet sexuel mais une mère, et c’est le scandale. Sois femme et expose-toi, ou bien sois mère et cache-toi.

Rien n’est plus naturel et normal qu’une mère qui nourrit son enfant, rien n’est moins indécent qu’un enfant qui se nourrit. Un bébé devrait avoir le droit de téter partout où il a le droit de se trouver, c’est aussi simple que cela. Que ceux à qui ce fait pose un problème aillent creuser la question chez un psy.

L’année dernière, une mésaventure semblable était arrivée à un bébé de trois mois et à sa mère dans la boutique Mac de la rue Rambuteau, à Paris. La réaction de la présidente de Mac France avait été immédiate et irréprochable : appel téléphonique à la mère, sujet abordé en conseil d’administration, excuses publiques et sanction de la responsable du magasin. Espérons que la direction de Celio fera preuve d’autant de bon sens.

La suite :
Les excuses très insuffisantes de Celio (14 mai)

La discrimination traitée par le mépris chez Celio (15 mai)

Discrimination anti-allaitement: Celio touche le fond... (16 mai)