Nous avons le plaisir de partager la traduction d'un article écrit par Geneviève Hesse, journaliste française, habitant Berlin, qui a assisté à la conférence de rédaction de Grandir Autrement tenue en septembre 2013 au petit café du monde entier* à Paris. Cet article a été publié sur le site internet du journal Spiegel online en octobre 2013.

A noter que cet article a été écrit dans un contexte allemand particulier qui n'est pas forcément connu en France. Le gouvernement allemand, inquiet de la dénatalité, regarde le "modèle français" depuis 10-15 ans et aboutit à la conclusion principale que c'est parce que les Françaises n'ont pas à choisir entre travail et enfants, grâce à une offre de garde importante, que l'indicateur de fécondité français reste assez élevé. Néanmoins il ne s'agit pas que d'une question d'offre de garde : en effet, il est mal vu en Allemagne pour les femmes de travailler en ayant un jeune enfant alors que ça n'est pas le cas en France, sauf pour ces "résistantes" au modèle français. Mères en France : la protestation des allaitantes

Un article de Geneviève Hesse, Paris, Traduction : Claudia Renau

Une nouvelle génération de mères change la France. Des milliers de femmes veulent plus de temps pour elles et leurs enfants, elles veulent passer moins de temps au travail. Beaucoup se sentent féministes, mais elles rencontrent des résistances.
Dans l’arrière-salle colorée en jaune du Petit Café du Monde Entier, à Paris, se forme la résistance. Neuf femmes se serrent autour d’une table en bois sur des petits tabourets, l’une a aux pieds des sandales Birkenstock, presque toutes portent des jeans serrés et sont discrètement maquillées. Deux femmes allaitent leur enfant. Dans ce cercle c’est une sorte de geste politique.
Nous sommes samedi matin, lors de la rencontre de la rédaction du magazine parental « Grandir Autrement » (« GA »). Presque toutes travaillent bénévolement, la plupart sont plus militantes que rédactrices.
Après 7 ans, pendant lesquelles « GA » était surtout médiatisé par internet, les exemplaires imprimés n’étant vendus que dans peu de points de vente, « GA » est disponible depuis septembre dans 1400 kiosques de France. Le magazine traite de questions qui sont encore relativement récentes en France : l’allaitement prolongé, le fait de ne pas laisser les petits enfants pleurer, le portage, le cododo dans le lit conjugal, la nourriture bio, la médecine naturelle. À l’ouest du Rhin, les parents découvrent depuis quelques années une proximité avec leurs enfants que les Allemands connaissent depuis longtemps. Ce qui arrive au Petit Café, comme dans de nombreux autres endroits en France, c’est une révolution douce.
Ces « hyper mères » -en français dans le texte- – c’est ainsi que les a appelées le magazine parental « Parents » de façon assez péjorative – tiennent aux avancées du féminisme, mais elles veulent le compléter avec le droit de pratiquer intensément leur propre maternage. Même si elles doivent mettre leur travail de côté pendant un temps, ça leur est égal. Elles suivent leur « cœur », leur « instinct » et leur ocytocine maternelle qui les enjoint de rester longtemps proches de leurs enfants.

« Ces femmes sont féministes »

Depuis des décennies - de Coco Chanel à Simone de Beauvoir et Elisabeth Badinter -, c’était jusqu’alors la tradition : seulement se débarrasser de l'effort maternel. La libération de Chanel est passée par la mode, Simone de Beauvoir puis Elisabeth Badinter ont considéré l’amour maternel comme une construction culturelle et artificielle. La femme émancipée n’en avait pas besoin – elle devrait plutôt tendre vers des devoirs plus nobles, à savoir la reconnaissance par la vie professionnelle. Mais c’est en train de changer, les nouvelles mères s’étant trouvé grâce à internet.
Dans les forums et les chats, les femmes lessivées à cause de la double charge ont découvert qu’elles n’étaient pas seules. Depuis circule le nouveau terme « maternage de proximité ». De nouveaux magazines, des programmes de télévision et de nombreuses associations sont apparus. Conférences et ateliers de massages de bébé, sur l’éducation non-violente ou le burn-out se multiplient.
La tendance aurait le « vent en poupe » apprécie Catherine Rouet-Piraud dans son livre Planète maternage. Environ 15 à 20 % des Françaises s’y intéressent. Entre 1995 et 2012, l’allaitement à la naissance a augmenté, passant de 45 à 69 %. La vie professionnelle des mères est un sujet qui continue de préoccuper l´équipe de Grandir Autrement. Même si elles passent une période de leur vie avec leurs enfants à la maison, elles mettent en avant qu’elles continuent à travailler : en faisant une formation, en créant une petite entreprise, en étant bénévoles, ou tout en même temps. Au final, elles ne seraient pas des réactionnaires souhaitant le retour des femmes aux casseroles.

« Ces femmes sont des féministes » commente Yvonne Knibiehler, professeure émérite à Aix-en-Provence. « Parce qu’elles accordent une grande valeur à leur autonomie et leurs droits ». Dans son livre La révolution maternelle, Knibiehler liste trois générations : les mères du baby-boom, les révoltées des années 1970 et les femmes actuelles. Celles-ci seraient en train de « réinventer leur maternité ».


« Je ne suis pas la superwoman que vous croyez »

Ce serait « un acte d’émancipation de quitter un temps plein stressant de 8 à 19h » dit Marie-Florence Astoin, bénévole pour « GA » et ingénieure de 38 ans. Dans le numéro en cours du magazine des anciens de sa grande école « Agro », cette mère de trois petites filles décrit son parcours.
Elle a lutté contre son père qui prévoyait pour elle « une grande carrière », contre son mari qui voulait une femme « indépendante ». Et avant tout contre un « modèle de société dans lequel les femmes doivent tout faire ». « L'histoire de l'égalité des sexes » anime les femmes présentes autour de la table -tire les femmes sur la table-. Les tâches seraient inégalement réparties, notamment avec un nouveau-né.

« Je ne suis pas la superwoman que vous croyez » reconnut Astoin quand son état physique se dégrada. Des femmes anglophones, elle apprit « à se prendre des libertés avec le système » : « You can have it all, but not all at once. » (Tu peux tout avoir, mais pas tout tout de suite). Elle n’a pas de soucis financiers – son mari travaille dans un ministère parisien. Elle-même, en tant qu’indépendante, conseille de temps en temps une société néerlandaise. Pour cela, elle a dû récemment aller au Congo, où elle a emmené avec elle sa plus jeune fille.

Même des mères avec un budget serré agissent de même. Pigiste bénévole pour « GA », Marie-Rose Potier, 36 ans, n’a plus voulu de poste fixe d’enseignante après la naissance de ses deux enfants (8 et 2 ans), qu’elle élève seule. « Pour cela, je suis prête à vivre matériellement avec très peu » dit-elle. « Lorsqu’on vit selon son cœur, les envies de consommation diminuent ». À la maison, elle travaille comme traductrice et relectrice. De temps à autre, elle donne des cours dans des prisons. Avec les allocations familiales -Entretien des enfant-] et la protection sociale -soutien de l’Etat-, elle joint « tout juste » les deux bouts.
Claude Didierjean-Jouveau – auteure de livres, chroniqueuse à « GA » et grand-mère – s’inquiète de la pauvreté des femmes au foyer abandonnées à la quarantaine. Elle souhaite des formes de travail plus favorables aux familles : « Les pères aussi peuvent raccourcir leur temps de travail. »

Sexe dans la cuisine

En regardant en arrière les dernières années, elle sourit : « Il y a 20 ans, nous avions l’air d’extraterrestres avec nos thèses sur l'allaitement. Aujourd’hui, elles sont au sommet des priorités, officiellement du moins. » Depuis quelques années seulement, le ministère français de la santé conseille un allaitement exclusif jusqu’à 6 mois. Même « jusqu’à 2 ans voire plus tard » il serait possible de continuer à allaiter, avec de la nourriture supplémentaire.
Adrian Serban, pédiatre allemand travaillant à Lyon, décrit ces nouvelles mères comme des « avant-gardes actives d’un mouvement croissant ». Fin septembre, il a tenu une conférence pour parents et experts en santé dans une salle -représentative- de la mairie du 1er arrondissement. Une semaine avant, toutes les places étaient réservées. Sous le buste de Marianne, il a expliqué combien les liens que le nourrisson crée les premiers mois avec ses parents, vont déterminer l’ensemble de sa vie.
Mais lorsque les enfants dorment dans le lit conjugal, est-ce que ça ne met pas en danger la vie sexuelle des parents ? Non, disent les auteures de « GA ». À moins qu’on l’imagine exclusivement « le soir, dans le lit et dans la position du missionnaire ». La cuisine, la salle de bain ou un lit d’appoint dans le bureau seraient aussi des lieux de choix.

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